Une “Frontière fantôme” en Allemagne ? La (re)distribution des cartes après les élections européennes

Les résultats des élections européennes qui ont eu lieu le 26 mai 2019 en Allemagne sont symptomatiques des évolutions contrastées de la société allemande. Leur analyse montre l´écroulement des partis traditionnels de rassemblement que sont les Chrétiens-démocrates et les Sociaux-démocrates, la montée des Verts et le maintien de la Droite radicale populiste. Dans quelle mesure ces résultats représentent-ils une remise en question du clivage politique traditionnel gauche-droite? Cet article, appuyé sur une série de cartes, met en lumière une forte polarisation spatiale du champ politique autour des Verts et de la Droite radicale populiste : on voit réapparaître l’ancienne partition territoriale de la Guerre froide sous forme de « frontière fantôme ».

2014-2019 : vers une nouvelle polarisation politique et géographique

En effet, parmi les 96 sièges attribués à l´Allemagne au Parlement européen (PE), 29 reviennent à l´Union chrétienne-démocrate (CDU)/Union chrétienne-sociale (CSU) (28,9%), 21 à l´Alliance 90/Les Verts (20,5%), 16 au Parti social-démocrate (SPD) (15,8%), 11 à l´Alternative pour l´Allemagne (AfD) (11%), 5 au parti de gauche antilibérale Die Linke (5,5%) et 5 au parti libéral (FDP) (5,4%). Sept formations plus confidentielles se partagent les 14 sièges restants, sous forme de présence du nord au sud de l´Allemagne affirmée vers la frontière orientale. Ces résultats s’inscrivent dans le contexte de très nette hausse du taux de participation par rapport aux élections européennes précédentes, passant de 48,1% en 2014 à 61,4% en 2019.

Figure 1 : Scores des principaux partis aux élections européennes de 2014 et 2019

Les élections européennes ont confirmé l’effritement, déjà bien repérable lors des élections au Bundestag (Parlement fédéral allemand) en 2017, des grands partis de rassemblement (la CDU/CSU à droite, le SPD à gauche). Elles ont également confirmé le succès des Verts et de l’AfD, qui étaient déjà  loin d´être en marge sur la scène politique allemande. Ces dernières années, ils ont en effet été élus dans les gouvernements de plusieurs régions (les Länder, niveau fédéré) d´Allemagne. Ce qui peut apparaître comme plus nouveau, c’est la manière dont le vote pour l’un ou pour l’autre de ces partis clive le territoire de l’Allemagne. L’évolution géographique des résultats électoraux des principaux partis allemands au niveau des Kreise (circonscriptions) entre 2014 et 2019 en témoigne (figures 2 et 3).

Figure 2 : Résultats locaux des principaux partis politiques allemands aux élections européennes de 2014, en % par Kreise
Figure 3 : Résultats locaux des principaux partis politiques allemands aux élections européennes de 2019, en % par Kreise

L’affaissement du SPD est particulièrement spectaculaire, avec un soutien du quart seulement des électeurs. Même dans ses bastions historiques, les grandes métropoles industrialisées de Rhénanie du Nord – Westphalie (Cologne, Düsseldorf, Dortmund, Duisbourg,…), il ne reste guère de trace de la longue hégémonie du parti. Moins ample, mais historique, le repli des Chrétiens-démocrates se lit également dans les grandes régions urbaines du nord-ouest ainsi que dans le Bade-Wurtemberg et en Basse-Saxe. Leur influence semble se rétracter en gardant les ancrages de la CSU dans la Bavière rurale. De même, le parti de la gauche antilibérale die Linke, très implantée à l´Est et auparavant en hausse, a beaucoup perdu lors de ces élections.

Les deux partis qui sortent vainqueurs de ce scrutin, les Verts et l’AfD, semblent s’être partagé le territoire. Les Verts s´affirment dans les anciens Länder (ancienne RFA) et notamment les grandes agglomérations où ils battent des records historiques en engrangeant jusqu’au tiers des voix. A l’inverse l’AfD trouve ses soutiens dans les nouveaux Länder (ancienne RDA), et notamment en Saxe et en Thuringe. L’exploration des résultats de ce scrutin européen montre l’émergence d’un clivage géographique qui oppose vote Vert et vote pour l’AfD, à travers la réapparition du « fantôme » de l’ancienne frontière interallemande qui séparait la RFA de la RDA il y a 30 ans.

Le résultat mitigé de la Droite radicale populiste et l’apparition d’une « frontière fantôme »

Pour le parti de Droite radicale populiste « Alternative pour l´Allemagne » (AfD), l’élection européenne présente au moins deux enjeux : augmenter le nombre d’élus siégeant au PE et conforter le résultat obtenu lors des élections fédérales de 2017. Si le premier pari est réussi (mais dans des proportions limitées), le second est perdu. Le parti parvient en effet à envoyer 11 députés au PE, soit quatre de plus qu’en 2014 (avec 10,97% des suffrages contre 7,39% cinq années plus tôt) mais il ne confirme pas son ascension spectaculaire de 2017 où il avait atteint 12,64% des suffrages exprimés, devenant la première force d’opposition du pays. L’AfD a en effet dû faire face à plusieurs difficultés durant la campagne. Ce sont d’abord les liens entre un député et le Kremlin qui ont ébranlé le parti. Surtout, Jörg Meuthen, le coprésident du parti et tête de liste aux élections européennes, est accusé d’avoir enfreint la loi sur le financement des campagnes électorales en acceptant illégalement une aide financière conséquente d’une agence suisse de communication. L’AfD est condamnée à deux amendes d’un montant cumulé d’environ 400 000 euros. Ces deux évènements viennent contrer la dynamique du parti, d’autant plus que les stratégies pour y répondre ont suscité des controverses parmi les militants et une partie des élites du parti. A ces déboires financiers s’ajoutent des erreurs stratégiques : la proposition d’un « Dexit », c´est-à dire d´un éventuel retrait de l´Allemagne de l´UE si l’UE ne se réforme pas d’ici 2024 en un espace purement économique, séduit peu – mis à part dans les anciens länder de l’Est – dans un pays traditionnellement attaché à la construction européenne.

De plus, le profil des nouveaux élus révèle l’échec de l’entreprise de normalisation politique engagée par l’AfD. Il est d’abord très masculin. La première candidate n’apparaissait qu’en huitième position éligible. Alors que tous les partis de gauche sont parvenus à la parité et que la CDU atteint une proportion de 28%, les élues AfD ne représentent que 18% de leur groupe. Le groupe AfD est également plus âgé en moyenne que ses concurrents : les Verts comptent par exemple 11 élus âgés de 30 à 44 ans contre 2 pour l’AfD. Les élus AfD sont également moins expérimentés: 90% d’entre eux découvrent le PE, contre 19% au sein du SPD, 34% à la CDU et 71% au sein des Verts. Mais l’AfD est aussi le parti le plus diplômé : 45% de ses élus sont docteurs contre 22% pour l’ensemble du contingent d’élus allemands. C’est un reliquat de l’histoire de sa fondation par des universitaires et des économistes ouest-allemands.

Le succès relatif de l’AfD s’explique aussi par la répartition électorale du parti qui trouve ses soutiens dans les nouveaux Länder et qui ne parvient que difficilement à s’implanter à l’Ouest (voir figure 4). La carte dessine les contours d’une « frontière fantôme », au long de l’ancienne division de la Guerre froide. Ce phénomène demeure cependant encore difficile à expliquer en l´absence d´études sociologiques robustes.

Figure 4: Répartition des suffrages exprimés recueillis par l’AfD aux élections européennes de 2019, en % par Kreise

Comme pour les élections fédérales de 2017, le parti obtient ses meilleurs résultats en Saxe et en Thuringe, autour des villes de Dresde et Leipzig, où s’étaient déroulées les manifestations de PEGIDA[1] en 2014-2015 (abréviation de « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes » ou Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident, mouvement de droite populiste lancé en octobre 2014 à Dresde, qui rejette l’immigration musulmane en Allemagne). Ses scores sont particulièrement élevés dans les milieux ruraux et les petites villes, à l’inverse de la situation observable pour les Verts.

La montée des Verts (Alliance 90/Les Verts) et son extension autour des métropoles ouest-allemandes

Les résultats les plus marquants sont ceux des Verts (Bündnis 90/Die Grünen) qui, avec 22% des voix, ont doublé leur score de 2014 (10,4%) (voir figure 1). Les grands titres de presse sont unanimes : il s´agit des véritables vainqueurs de ces élections qui les a positionnés pour la première fois juste derrière la CDU/CSU et largement devant le SPD. Une première explication est celle d’un « vote adhésion », surtout dans le nord de l´Allemagne et la région rhénane, suite à l´organisation de la COP23 à Bonn en 2017 et surtout à la tenue continue, depuis le mois de mars 2019, des manifestations « Fridays for Future » autour des questions climatiques, dans les grandes villes et plus petites agglomérations. C´est aussi un « vote génération » car les Verts ont mobilisé 33% des 18-24 ans, plus que la CDU/CSU, le SPD et le FDP réunis, et 22% des 25-34 ans. Enfin, le report de votes des partis de rassemblement vers les Verts est manifeste d´un « vote protestation ». Il s´exprime autant contre la grande coalition CDU/CSU-SPD que contre la montée de l´AfD. La figure 5 montre le succès enregistré dans les villes universitaires de l’Est (Dresde, Leipzig notamment). Ce sont ainsi les Verts qui parviennent le mieux à y cristalliser la résistance aux manifestations anti-immigration (cf. PEGIDA).

Les cartes montrent aussi que le vote écologiste s´étend désormais au-delà des métropoles. Alors qu’en 2014 il concernait surtout les grandes villes allemandes de Berlin, Hambourg, Francfort (Main), Munich et Fribourg en Brisgau, il s’est diffusé dans les agglomérations de taille moyenne. La cartographie locale montre l’élargissement de ces tendances citadines à de larges ceintures péri-urbaines. Mais les Verts profitent également de la crise du SPD. Ceci est particulièrement visible autour des villes proches de Dortmund, Essen, Düsseldorf, Cologne et Bonn. Les électeurs ouvriers notamment, déçus par un parti qui s’est allié depuis plusieurs années avec la CDU/CSU au sein d’une « grande coalition », se sont reportés vers le parti de l´Alliance 90/Les Verts, mais aussi vers l´AfD. L´hebdomadaire allemand Der Spiegel indique ainsi que “près d´1,3 million d´anciens électeurs du SPD et environ 1,1 million d´anciens électeurs CDU/CSU ont cette fois voté pour les Verts. Mais aussi 570 000 anciens adeptes des Linke et 470 000 anciens supporters du FDP sont passés chez les Verts – et même quelques 50 000 électeurs AfD”.Ces reports de voix s’opèrent principalement dans la partie Ouest de l´Allemagne, contrastant avec la présence accrue de l´AfD dans les circonscriptions de l’Est du pays. Cet étrange résultat politique de part et d’autre de l´ancienne frontière Est / Ouest de l´Allemagne pourrait apparaître comme une cristallisation des enjeux autour des questions liées à l’européenne.

Figure 5 : Répartition des suffrages exprimés recueillis par Bündnis 90/Die Grünen aux élections européennes de 2019, en % par Kreise

L’affaissement de la CDU et du SPD, ainsi que l’émiettement du paysage politique, s’opère au profit d’une polarisation du champ politique allemand autour des Verts et de l’AfD. Cette dernière paraît départager les électeurs favorables à des valeurs post-matérialistes pour faire face à des menaces (climatiques et sociales) devenues européennes et globales, et ceux qui cherchent, par la fermeture (identitaire et territoriale), les moyens de se protéger de menaces qu’ils voient venir de l´étranger. Cette observation rejoint les analyses formulées par des politistes en France suite aux dernières élections présidentielles et européennes avec un déplacement net des polarités politiques depuis le clivage gauche-droite vers un clivage de « bien-être » (ouverture) ou de « mal-être » (fermeture) face à l´environnement socio-économique des sociétés. Ce clivage surprend dans le cas allemand où les questions européennes avaient jusqu’à présent fait consensus. En cela l’élection européenne de 2019 vient confirmer le rôle de trublion politique tenu par l’AfD, le parti étant le seul à adopter dans son programme une éventuelle sortie de l’UE à moyen-terme. La nouvelle polarisation du champ politique est d’autant plus intrigante qu’elle a une claire transcription dans l’espace : elle se cale sur une « frontière fantôme » faisant apparaître l’ancien Mur entre l’Allemagne de l’Ouest et de l’Est. Ces observations, qui nécessiteraient des analyses poussées sur les structures sociales des électorats, ont été encore confirmées par la montée de l’AfD lors des trois élections régionales de septembre 2019 en Saxe, Brandebourg et Thuringe.

Pour aller plus loin

Dans son Article « Europe from Left to Right », l’hebdomadaire allemand Die Zeit a publié une carte multi-échelle remarquable des élections européennes au niveau des communes pour les 28 membres (Royaume-Uni inclus) qui se sont présentées lors de ces élections.

Pour une mise en perspective des élections européennes en Allemagne dans une plus longue durée, voir l’article d’Elsa Tulmets « Les élections européennes en Allemagne entre 1979 et 1999 ».

Sur la composition sociale de l’AfD on pourra se reporter à l’ouvrage de David Bebnowski, Die Alternative für Deutschland. Aufstieg und gesellschaftliche Repräsentanz einer rechten populistischen Partei.

Le concept de « frontière fantôme » est présenté dans un dossier thématique publié par la revue L’Espace géographique en 2017. Des analyses de « frontières fantômes » repérables sur les cartes électorales d’autres pays d’Europe centrale sont disponibles dans un dossier thématique coordonné par Sabine von Löwis dans la revue Erdkunden : « Phantom borders in the political geography of East Central Europe ».