Peut-on se réjouir de la baisse de l’abstention aux élections européennes de 2019 ?

« L’abstention est en recul », « forte hausse de la participation », « une participation en rebond dans toute l’Europe »… Les premiers commentaires, au soir du 26 mai 2019, sur les élections européennes qui se tenaient simultanément en France et dans les autres pays de l’Union, l’ont tous souligné : le taux de participation électorale, habituellement faible et en baisse tendancielle sur ces élections, s’est établi, en 2019, à 50,62 % au niveau européen, son plus haut niveau depuis 25 ans. Si l’on regarde la participation électorale en valeur absolue, le Parlement européen de 2019 aura certes été élu avec 4 millions de voix supplémentaires que le précédent. On peut certainement s’en réjouir, mais pourquoi, au juste ? Que sait-on réellement de ce regain de participation, et que fait-on dire à ce chiffre ?

Les auteurs : François Briatte est maître-assistant en
science politique à ESPOL. Ses travaux les plus récents portent sur
les comportements parlementaires.
Camille Kelbel est chercheure à ESPOL, post-doctorante dans le cadre du projet de recherche RECONNECT. Ses travaux portent sur les élections, les comportements électoraux et les partis politiques.

Expliquer les variations de la participation électorale est important car le taux d’abstention à une élection est une mesure agrégée symboliquement forte : bien que chaque électeur s’abstienne pour des motifs qui lui sont propres, il est tentant, à l’échelle d’un groupe social ou même d’un pays, d’attribuer une intention collective aux électeurs inscrits mais n’ayant pas voté. De ce point de vue, la remontée de la participation électorale aux élections européennes peut être interprétée très positivement comme un « regain d’intérêt » de l’électorat : le Parlement européen étant devenu un acteur plus important dans le processus législatif de l’Union européenne, l’électorat aurait fini par prendre conscience de cette donnée, et se serait mobilisé plus fortement.

Participer ou s’abstenir : quels électeurs pour quels enjeux ?

Comme d’autres avant nous, cette hypothèse nous paraît excessivement optimiste pour plusieurs raisons. La première tient à la faible mobilisation des tranches de la population qui devraient se sentir le plus concernées, notamment les jeunes et les citoyens « mobiles », (c’est-à-dire les citoyens résidant dans un autre État-membre que celui dont ils ont la nationalité). La seconde est qu’il y a fort à parier que ce rebond de la participation ne soit que ponctuel, car lié essentiellement à des facteurs conjoncturels.

Notons tout d’abord que l’élection du Parlement européen de 2019 n’a mobilisé qu’un électeur potentiel sur deux : ce chiffre reste faible, et comme la plupart des pays européens ne pratiquent pas l’inscription obligatoire sur les listes électorales, il faut ajouter aux abstentionnistes la partie de la population européenne en âge de voter mais non inscrite. Ce phénomène est observable en France, où il concerne actuellement 7 % des électeurs potentiels ; en revanche, il n’affecte pas les pays inscrivant d’office toute la population ayant le droit de vote, comme c’est le cas en Allemagne, en Italie ou en Suède.

De plus, en France, les jeunes générations continuent de moins voter que leurs aînées, et ce bien qu’elles aient été au cœur des grands mouvements de mobilisation politique du printemps 2019. Le taux d’inscription le plus faible s’observe chez les trentenaires, et s’il est un peu plus élevé chez les plus jeunes, c’est essentiellement du fait de la procédure d’inscription d’office, qui existe depuis 1997 pour les personnes atteignant l’âge électoral (18 ans).

Enfin, le vote des citoyens européens dits « mobiles », et n’ayant donc pas la nationalité du pays dans lequel ils résident, est également parlant. Depuis le Traité de Maastricht, ces citoyens bénéficient du droit de vote aux européennes (ainsi qu’aux élections locales) dans leur pays de résidence, cette mesure ayant été conçue comme décisive dans la reconnaissance d’une citoyenneté européenne. Or, et bien que plus directement concernés par nombre de décisions prises au Parlement de Strasbourg, ils se déplacent très peu pour voter : si les scores de leur participation ne sont pas encore connus, seuls 278 505 se sont inscrits en France et, à l’échelle de l’Union, on estime à 8 % la proportion d’étrangers communautaires inscrits pour voter aux européennes dans leur pays de résidence.

Pourquoi les populations a priori les plus concernées par les enjeux européens ne sont pas celles qui participent le plus au scrutin ? Cette question incite à examiner d’autres explications du vote, notamment celles qui conditionnent la participation aux élections européennes aux enjeux nationaux. Cette dernière lecture s’impose d’autant plus que les différences de participation aux scrutins européens d’un pays à l’autre sont fortement corrélées aux taux de participation aux élections nationales de ces pays.

Poser l’hypothèse que le niveau de participation peut s’interpréter à l’aune des enjeux nationaux présente un autre intérêt : celui de permettre différentes lectures de cette participation, sans en faire un baromètre de l’adhésion au projet européen. En France, par exemple, les premières enquêtes disponibles estiment la participation des ouvriers au scrutin du 26 mai à 45 %, soit 10 points de plus qu’aux élections européennes précédentes : faut-il attribuer cette mobilisation aux enjeux européens courants, ou à un vote de défiance face à la politique gouvernementale française, sanctionnée depuis plusieurs mois par la mobilisation (non électorale) des « Gilets Jaunes » ?

Enfin, si l’abstention est aussi en recul dans d’autres pays, elle l’est surtout là où elle ne pouvait plus vraiment empirer : la République tchèque enregistre ainsi un “bond” de 18,2 % à 28,7 %, alors que dans le même temps la participation en Slovaquie progresse de 13,1 % à 22,7 %. Au final, c’est donc moins d’un électeur européen potentiel sur deux qui aura voté pour le Parlement européen, et l’on est en droit de penser qu’une partie de l’électorat mobilisé l’aura fait pour des raisons tenant aussi bien au contexte politique national qu’aux enjeux sur lesquels le Parlement européen sera amené à trancher dans les cinq années à venir.

L’explication par le calendrier électoral : le rôle des facteurs temporels

Vient enfin un angle d’approche supplémentaire, que nous explorons au sein du projet de recherche européen RECONNECT (voir encadré final). En effet, si la participation électorale mérite d’être interprétée sous l’angle des politiques publiques européennes et du contexte national, il nous semble qu’il faut aussi l’aborder comme un phénomène soumis en priorité au calendrier électoral, et aux effets, là encore conjoncturels, qui peuvent en découler.

Le contexte français fournit à nouveau un bon cas d’étude : si la participation électorale y a été aussi forte en 2019, c’est probablement, d’une part, parce que ces élections européennes ont été les premières élections intermédiaires depuis les élections nationales précédentes (contrairement à celles de 2014, qui venaient après les élections municipales), et d’autre part, parce qu’elles ont eu lieu après presque deux années complètes sans élection d’ampleur nationale.

Cette dernière explication suppose que les élections européennes font l’objet d’un phénomène de « fatigue électorale », qui diminue les incitations au vote lorsque plusieurs scrutins sont organisés successivement (plutôt que simultanément) dans des laps de temps courts. Ce phénomène a notamment été observé dans les pays post-communistes, et nos premiers résultats le détectent également au niveau des élections européennes depuis 1979.

C’est notamment pour éviter cette « léthargie électorale » que certains pays organisent  un ou plusieurs autres scrutins en même temps que (plutôt que peu avant ou peu après) l’élection européenne ; mais si cette technique permet effectivement de faire se déplacer davantage d’électeurs, elle tend aussi à diluer les enjeux européens, voire à les occulter, au profit de ceux des autres niveaux de pouvoir.

Cette hypothèse de l’importance du calendrier électoral ne simplifie pas l’analyse électorale appliquée aux élections européennes. Au contraire, aux deux niveaux d’explication (européen et national) évoqués plus haut, ainsi qu’aux multiples types d’abstentionnistes plus ou moins « insérés » dans le jeu électoral, nous proposons en effet de rajouter une variable explicative temporelle, liée au nombre et à la proximité des élections de différents types.

Enfin, si le « timing » des élections européennes est amené à jouer un rôle dans l’explication du niveau de participation, il faut aussi prendre en compte la culture participative des pays européens, très différente notamment dans les pays dits à « vote obligatoire » (surtout en Belgique et au Luxembourg, où la participation dépasse 80 %) et dans les pays post-communistes, ou encore les différentes attitudes pro- ou anti-européennes des populations étudiées.

La combinaison de ces différents facteurs explique pourquoi la participation électorale ne se laisse pas prédire avec la même précision que la météo… Mais surtout, elle invite à revoir certaines règles d’organisation du scrutin : aussi bien celles touchant à l’inscription sur les listes électorales que celles du calendrier des élections européennes et nationales.

RECONNECT, « Réconcilier l’Europe avec ses citoyens par la démocratie et l’état de droit », est un projet de recherche H2020 multidisciplinaire de quatre ans, visant à comprendre et à apporter des solutions aux défis récents de l’Union européenne. RECONNECT cherche explicitement à renforcer la légitimité de l’UE par le biais de la démocratie et de l’Etat de droit, afin de construire un nouveau récit pour l’Europe, permettant à l’UE de mieux répondre aux attentes de ses citoyens. RECONNECT regroupe 18 institutions académiques partenaires dans 14 pays.

Pour aller plus loin

Les thèmes évoqués dans ce billet sont développés dans l’ouvrage de Pascal Delwit et Philippe Poirier, Parlement puissant, électeurs absents ? Les élections européennes de juin 2004 (Éditions de l’Université de Bruxelles, 2005), ainsi que dans l’article d’Olivier Rozenberg, « L’influence du Parlement européen et l’indifférence de ses électeurs : une corrélation fallacieuse ? », Politique européenne, n°28, 2009, p. 7–36.

Sur la participation électorale dans les pays d’Europe centrale et orientale, voir la thèse de Filip Kostelka, To Mobilise and Demobilise: The Puzzling Decline of Voter Turnout in Post-communist Democracies, soutenue à Sciences Po Paris en 2015, et son article « Does Democratic Consolidation Lead to a Decline in Voter Turnout? Global Evidence Since 1939 », American Political Science Review, vol. 111, n°4, 2017, p. 653–667.