N°70, 2020/4 – La politique étrangère européenne face au Brexit

Dossier : La politique étrangère européenne face au Brexit

Delphine Deschaux-Dutard, Christian Lequesne – Introduction : L’impact du Brexit sur la politique étrangère de l’Union européenne

Les débats sur le Brexit ont suscité leur flot régulier de controverses et de tensions politiques en Grande-Bretagne comme au sein de l’Union européenne. Rares sont toutefois les recherches quant à l’impact du Brexit sur la politique étrangère de l’UE, qui est l’objet de recherche de ce dossier. Le Brexit permet d’analyser plus particulièrement l’évolution de la politique étrangère de l’UE en retrouvant la double échelle supranationale et nationale (celle des États membres). Les questions de recherche que soulève ce numéro à propos du Brexit sont dès lors au nombre de deux. La première vise à évaluer les effets du retrait d’un État membre sur l’évolution globale de la politique étrangère de l’UE. La deuxième, prenant en compte les interdépendances entre les échelles nationale et européenne, analyse les stratégies d’adaptation et de changement de chaque politique étrangère nationale face à la politique étrangère de l’UE.

Daniel Schade – Défaire le nœud : Le Brexit et la désintégration administrative au sein de la PESC et de la PSDC

Cet article examine dans quelle mesure le Brexit a engendré une désintégration administrative au sein de la PESC et la PSDC. Au lieu d’analyser les effets à long terme du Brexit sur la politique étrangère de l’UE, cet article se concentre sur les effets administratifs au quotidien du Brexit sur la PESC et la PSCD. L’article montre que l’effet réel du Brexit sur les structures et les ressources formelles de la politique étrangère européenne est moins prononcé qu’on aurait pu s’y attendre étant donné la faible participation du Royaume-Uni à ces structures avant le Brexit.

Fabien Terpan – La relance du projet européen de défense au-delà du contrôle des États

L’objectif de cet article est de chercher à comprendre la relance du projet de défense européenne dans les années 2010 en mobilisant plusieurs approches théoriques. Alors que le nouvel intergouvernementalisme semble être a priori l’approche la mieux adaptée, en raison de l’importance accordée aux États dans un contexte de crise, l’analyse empirique en montre les limites. Le néo-fonctionnalisme et le néo-institutionnalisme permettent de comprendre pourquoi, dans un domaine que l’on pensait abandonné aux États membres et à la délibération intergouvernementale, les acteurs et mécanismes supranationaux parviennent à peser sur le processus d’intégration.

Delphine Deschaux-Dutard – Brexit et discours de politique étrangère. Une analyse des discours gouvernementaux français et allemand en matière de défense européenne depuis 2016

Cet article vise à démontrer comment le Brexit exerce un impact sur les discours de politique étrangère français et allemand en matière de défense européenne depuis 2016. En croisant l’institutionnalisme discursif et le concept d’entrepreneurs politiques tel qu’il est proposé par Kingdon dans sa théorie des courants multiples, l’article analyse la dimension discursive et symbolique du changement impulsé dans la PSDC à la suite du Brexit. L’article permet de mettre en lumière l’existence de deux types de discours déployés par les entrepreneurs gouvernementaux français et allemands : des discours de coordination visant à apporter du changement qualitatif à la défense européenne, et des discours communicationnels visant à légitimer les propositions ainsi que le retour d’un leadership franco-allemand en matière de PSDC après le Brexit. L’intérêt de cette approche est de saisir comment se déploient ces discours au niveau européen alors même que des divergences normatives de fond persistent entre les acteurs.

Lorenzo Cladi, Andrea Locatelli – L’Italie dans l’UE après la crise : aboutissement ou pari ?

Cet article explore les répercussions du Brexit sur la politique étrangère italienne. Bien que l’Italie n’ait pas modifié fondamentalement sa politique étrangère à la suite du Brexit, nous soutenons qu’il a cependant entraîné une modification de l’équilibre des pouvoirs au sein de la politique étrangère européenne, entraînant une nécessaire adaptation de la politique étrangère italienne. Les gouvernements italiens successifs ont dû depuis 2016 repenser, concevoir et mettre en œuvre un nouveau rôle pour l’Italie parmi les principaux pays de l’UE. Ils ont dû le faire face à la perspective de perdre un allié tel que le Royaume-Uni, qui s’est souvent révélé être un contrepoids aux puissances de l’Europe continentale. Néanmoins, l’article constate que les coalitions au pouvoir ont réagi différemment au Brexit. En s’appuyant sur une approche réaliste néoclassique, nous analysons ainsi la manière dont la réponse italienne au Brexit en matière de politique étrangère a été influencée par deux facteurs clés : la nécessité de préserver le statut de l’Italie dans le cadre européen, et l’engagement des coalitions au pouvoir à tenir leurs promesses électorales. L’analyse montre comment les gouvernements italiens ont adopté une approche différente de la politique étrangère italienne après le Brexit, et quelles en sont les implications.

Amélie Zima – La politique de défense de la Pologne dans le contexte du Brexit : Bilatérale, multilatérale ou flexilatérale ?

Cet article analyse les conséquences du Brexit sur la politique de défense des États membres de l’UE. Il prend comme exemple la Pologne. Premièrement, il présente les raisons de la défiance initiale des gouvernements polonais vis-à-vis des compétences de l’UE en matière de défense. Ensuite, l’article examine les raisons ayant conduit à la signature du traité bilatéral de défense avec le Royaume-Uni ainsi que son impact pour la coopération de défense au sein de l’UE et de l’OTAN. Enfin, il montre que la politique de sécurité de la Pologne témoigne moins d’un biais pro-atlantiste et d’une défiance envers le multilatéralisme que d’une approche flexilatérale où le Brexit n’a qu’un rôle limité.

Monika Brusenbauch Meislová – Défi similaire mais réponses différentes ? Une cartographie de l’impact du Brexit sur les politiques européennes tchèques et slovaques

Cet article analyse les défis que suscite le Brexit pour les politiques européennes de la République tchèque et de la Slovaquie. En se basant sur la littérature relative aux défis (attendus) du Brexit pour les politiques européennes des États de petite et moyenne taille, l’article se concentre principalement sur les défis posés par le Brexit dans deux dimensions des politiques européennes : 1) les secteurs de politique publique et 2) les capacités à défendre une cause. Le principal argument mis en avant dans cet article est que les défis découlant du Brexit pour les politiques européennes des États membres sont influencés par deux facteurs : 1) la politique européenne du pays et 2) les liens du pays avec le Royaume-Uni dans le cadre de l’élaboration des politiques européennes. Parmi les deux pays examinés ici, c’est surtout la République tchèque dont les politiques européennes sont remises en cause par le Brexit.

Amelia Hadfield – ‘Carry On, Global Britain’: la reformulation de la sécurité et des affaires étrangères après le Brexit

Le Brexit représente un moment décisif dans le domaine des affaires étrangères. Comme l’explique cet article, la capacité du Royaume-Uni à “poursuivre” dans l’après-Brexit exige qu’il remanie considérablement des éléments clés de son rôle national et, par là, sa marque internationale émergente “Global Britain” avec des partenaires clés, dont l’UE et les Nations unies, pour devenir un acteur viable dans les affaires mondiales.

Lectures

Magali Gravier – Jean-Claude Barbier (dir.). Un retour des nations en Europe ? Réflexions sur la crise politique de l’Union européenne, Paris, La Documentation Française, 2018, 235 pages.

Roberto Ventresca – Dieter Plehwe, Quinn Slobodian, Philip Mirowski (eds), Nine Lives of Neoliberalism, Londres, Verso, 2020, 347 pages.