Le PS et les élections européennes : l’énigme et le pari Glucksmann

Raphaël Gluscksmann – Wikipedia Commons

Pour la première fois de son histoire, le Parti Socialiste présente à une élection de portée nationale un candidat qui n’est pas issu de ses rangs, Raphaël Glucksmann. Sous la Cinquième République, il faut remonter à 1965 et au soutien de la SFIO à la candidature de François Mitterrand pour se trouver dans une telle configuration politique. Alors que le PS ne s’est pas remis de sa double débâcle électorale de 2017 aux présidentielles et aux législatives et qu’il connaît un déclassement historique, le choix de ses dirigeants a été celui d’une forme d’effacement et la mise en avant d’un intellectuel médiatique dépourvu d’expérience et de véritables réseaux politiques. Comment analyser cette décision ? Comment expliquer l’énigme de cette candidature extérieure à l’appareil socialiste ? Elle relève à la fois d’une stratégie de rassemblement de la gauche rapidement mise en échec, d’un choix en partie par défaut et d’une volonté de rénover et moderniser l’image d’un parti relégué. Un pari risqué…

L’auteur : Rémi Lefebvre est professeur de science politique
à l’Université de Lille (CERAPS). Il a quitté le PS en octobre 2018.

Une dynamique d’union de la gauche

Fils de l’intellectuel André Glucksmann, diplômé de l’IEP de Paris, essayiste non-universitaire connu pour ses positions atlantistes (soutien à la guerre d’Irak), conseiller de Mikheil Saakachvili président de la Géorgie entre 2002 et 2012, Raphaël Glucksmann a plus fréquenté les plateaux de télévision que les réunions et les appareils politiques. Ses positionnements politiques apparaissent erratiques. Alors qu’il se définit comme « libéral », il soutient Nicolas Sarkozy avec son père en 2007. Il le regrette vite et glisse à gauche. A l’issue des élections législatives de juin 2017, il marque de fortes distances avec le PS qu’il déclare « mort ». De décembre 2017 à la fin de l’été 2018, il est directeur de rédaction du Nouveau Magazine littéraire qui se présente comme une revue de débats de la « gauche hors les murs ». En désaccord avec les actionnaires, il quitte le journal. Il est donc disponible biographiquement pour de nouvelles aventures professionnelles et politiques… Quelques semaines plus tard, en octobre 2018, il lance un club politique Place publique avec des intellectuels et des militants associatifs pour rassembler une gauche émiettée et faire émerger des « majorités de rupture » avec le néo-libéralisme et le productivisme. Il déclare sa volonté de participer au rassemblement nécessaire de la gauche en vue des élections européennes tout en critiquant la sclérose des partis de gauche. Le lancement du club suscite un certain enthousiasme dans les médias, la presse de gauche notamment.

De manière assez inattendue, un rapprochement avec le Parti Socialiste s’opère à partir de janvier 2019 à l’initiative d’Olivier Faure. Il relève d’un pari : donner l’exemple aux partenaires de gauche et enclencher une dynamique d’unité. Elle n’aboutit pas et reste limitée au PS. Raphaël Glucksmann, désigné comme tête de liste aux Européennes par le Conseil national du PS le 16 mars 2019, dirige au final une liste réduite à l’alliance du PS, de Place publique et de Nouvelle donne. Dans Le Monde, le candidat déclare :

« Yannick Jadot dit que la reconstruction de la gauche n’était pas son affaire. Fort bien, c’est la nôtre ».

Mais, présentée comme la première pierre de la reconstruction d’une gauche sociale-démocrate et écologiste, la démarche n’a en rien contrarié et conjuré l’éclatement historique de l’offre politique de gauche lors du scrutin européen. La tête de liste présente la justice sociale et l’impératif écologique comme les deux piliers de son programme, tout comme Benoît Hamon, Ian Brossat ou Yannick Jadot… L’écologisation sans précédent de l’offre électorale à gauche n’a pas conduit à la convergence des candidatures.

Un choix par défaut ?

L’option Raphaël Glucksmann s’est d’autant plus imposée que le PS ne disposait pas d’autres candidats fédérateurs ou d’envergure. La défaite de 2017 a décimé ou abîmé les élites socialistes et une nouvelle génération de cadres dirigeants peine à éclore. Malgré les tentatives d’Olivier Faure, aucune candidature viable n’a véritablement émergé dans les mois précédents le scrutin. L’hypothèse Pierre Moscovici circule un temps mais, trop marqué à droite, associé au quinquennat de François Hollande et clivant pour la gauche du parti, le commissaire Européen doit renoncer. Celle de Ségolène Royal, soutenue fortement par Luc Carvounas et François Kalfon, est évoquée mais le projet avorte lui aussi, faute de soutien clair de la direction nationale. Olivier Faure propose alors à Paul Magnette : l’initiative, inédite, est interprétée dans la presse ou comme un aveu de faiblesse ou comme un signe d’ouverture. Mais le bourgmestre de Charleroi décline l’offre. Le premier secrétaire ne parvient pas plus à convaincre Christiane Taubira de rentrer dans la mêlée.

L’ancienne ministre de la Justice veut rester en retrait, ne veut pas siéger au parlement et cherche à ménager Benoît Hamon qu’elle a fortement soutenu en 2017. Plusieurs candidatures sont esquissées, comme celles de Julien Dray ou d’Eric Andrieu, qui a la légitimité d’un député sortant reconnu et investi mais ne convainc pas faute de notoriété (il sera troisième sur la liste finale). Olivier Faure envisage d’entrer en lice en qualité de Premier secrétaire mais depuis son élection à la tête du PS au congrès d’Aubervilliers en 2018, il n’a pas réussi à affirmer son autorité sur le parti. Le pari Raphaël Glucksmann peut être lu comme une manière de construire son leadership. Un certain nombre de personnalités, sans doute présidentiables, qui ont décidé de prendre du recul (Najat Vallaud-Belkacem ou Bernard Cazeneuve) n’ont pas souhaité sortir encore du rang et s’exposer directement en étant candidat dans un scrutin qui s’annonce difficile. Une fenêtre d’opportunité s’ouvre donc pour le choix d’un non socialiste d’autant que la plupart des partis ont joué la carte du renouvellement et de candidats sans réelle notoriété (de la France insoumise avec la novice Manon Aubry en passant par celui du PC avec Ian Brossat ou François Xavier Bellamy pour les Républicains…).

Effacement ou dépassement du PS ?

La désignation de R. Glucksmann en vue des élections européennes renvoie enfin à des enjeux directement liés au (re)positionnement du PS dans l’espace politique national. D’abord, le choix de mettre en avant le fondateur de Place Publique traduit la volonté de « réinitialiser » l’image d’un parti qui n’a pas restauré sa place longtemps centrale dans le jeu partisan. La direction prend acte de l’image toujours dégradée du PS. Régénérer et « rénover »[1] le parti par l’extérieur en faisant appel à un novice non professionnel de la politique issu de « la société civile » : tel est le pari de l’opération Glucksmann. Un membre de la direction du parti nous confie :

« C’est une manière de raconter une autre histoire, de parler à d’autres gens, de nous dépasser et de donner l’image que l’on bouge ».

Une autre hypothèse stratégique peut être avancée : se fondre dans une candidature collective permet de moins exposer le PS à un rejet anticipé comme massif ou à diluer le « blame » électoral attendu.

La candidature de Raphaël Glucksmann traduit clairement aussi la volonté du premier secrétaire de marquer une rupture (à gauche) avec le mandat de François Hollande et les renoncements qui l’ont caractérisé[2]. Lors du congrès d’Aubervillers, le nouveau premier secrétaire concluait alors en ces termes son texte d’orientation 

« Ce qui doit nous importer, dans ce congrès, c’est demain et non hier. » 

Le PS éludait alors tout devoir d’inventaire. En janvier 2019, alors qu’il a entamé des négociations avec Place Publique, il prend clairement ses distances avec le bilan de François Hollande dans un discours sur le « devoir d’inventaire ». Son propos est nuancé mais il y critique explicitement la politique de l’offre et le CICE au centre de la stratégie économique du pouvoir socialiste, la loi travail et prononce le mot de « trahison ». Cette inflexion facilite le rapprochement avec Raphaël Glucksmann qui porte cette ligne critique et se donne pour ambition de « radicaliser l’offre sociale-démocrate pour lui permettre de renaître » (remise en cause du libre-échange, taxe européenne sur les bénéfices des grands groupes…), ce qui lui vaut les critiques véhémentes de François Hollande et de ses partisans.

La désignation de Raphaël Glucksmann est aussi une manière de préparer le prochain scrutin, les élections municipales de mars 2020. Ce dernier sera sans nul doute décisif puisqu’il met en jeu ce qu’il reste du parti, c’est à dire essentiellement son implantation locale et son réseau d’élus qui tiennent les sections et ce qui demeure de l’armature militante. Tout se passe comme si le PS faisait en quelque sorte le sacrifice des élections européennes ou cherchait à les enjamber pour donner une image d’ouverture et préparer des élections locales qui engagent sa survie. Le soutien appuyé des derniers grands maires socialistes est ainsi particulièrement significatif. Anne Hidalgo à Paris, Johanna Rolland à Nantes, ou Nathalie Appéré à Rennes[3] apportent un soutien sans réserve à une candidature d’ouverture qui va faciliter sans doute des politiques de rassemblement à gauche et d’« ouverture » en vue des élections de mars 2020. L’identité du candidat peut séduire à l’évidence l’électorat urbain diplômé.

Un choix coûteux politiquement en interne

Si elle est réduite dans son périmètre, l’alliance électorale, n’a pas été sans coûts politiques internes pour le PS et ses dirigeants. Elle rend encore plus difficile l’exercice toujours délicat de la constitution de la liste qui doit ménager au PS, on le sait[4], les équilibres à la fois géographiques et de courants (le principe de la proportionnelle du congrès pèse sur la répartition des places éligibles). Il a fallu sacrifier de nombreux candidats qui cherchaient une position éligible d’autant plus disputée que les anticipations d’un bon score étaient faibles.

Dans les quinze premières places de la liste (pas tous éligibles), on trouve représentés ceux qui restent des points d’ancrage locaux du parti (la première secrétaire fédérale des Bouches-du-Rhône en sixième position, celle du Bas Rhin en douzième, les pays de la Loire en septième, le Nord en treizième…), des députés sortants (positions 2, 4, 14), des proches de Martine Aubry, soutien du premier secrétaire (positions 9 et 13) et des membres de la direction du parti. Le nouveau leader de la gauche du parti, Laurent Baumel, ex-député d’Indre-et-Loire, n’arrive qu’en 21ème position. Un tiers des quinze premières places reviennent à Place Publique (et la lutte a été âpre dans le mouvement pour la répartition de ces places[5]) et Pierre Larrouturou occupe la cinquième position pour Nouvelle donne.

Plusieurs socialistes, en désaccord avec la stratégie d’Olivier Faure, ont annoncé leur retrait de la liste. François Kalfon ou Vincent Le Meaux ont ainsi jeté l’éponge sans doute parce que la position qu’on leur proposait sur la liste n’était pas éligible. Reléguée en position inéligible, l’eurodéputée sortante Christine Revault d’Allonnes a décidé d’abandonner la présidence de la délégation socialiste au Parlement européen. Si la liste est ratifiée à 80% par les militants socialistes, la participation est très faible (22 000 votants[6]).

La fin de “l’hégémonie du PS sur la gauche”

La liste entérine la perte historique d’influence du PS et la fin de son hégémonie à gauche comme l’analyse Olivier Faure : « Un cycle s’achève, celui de l’hégémonie du PS sur la gauche. Nous devons montrer que nous sommes prêts à reconstruire à gauche mais pas seulement autour de notre seule force ». Le maintien du premier secrétaire à la tête du parti apparaît largement conditionné au score de Raphaël Glucksmann.

Dans la base militante, le choix de la tête de liste n’est pas sans poser problème. Il entérine une forme de déclassement partisan et suscite une forme de réflexe de rejet identitaire chez les vieux militants restés à bord malgré la déroute électorale.  « On ne doit pas avoir peur de mettre en avant notre drapeau » nous confie un militant lillois. Le choix de l’ouverture marque une certaine dilution de l’identité socialiste que cherchent à exploiter les rivaux d’Olivier Faure[7]. La tête de liste est jugée un peu trop parisienne et germanopratine dans les territoires ruraux[8]. Elle ne facilite pas la remobilisation militante d’autant que le candidat se révèle peu expérimenté. Peu familier des « codes socialistes », il commet lors de la campagne un certain nombre de maladresses ou impairs malgré le soutien de la direction. En fin de campagne, dans une position défavorable dans les sondages, il prend le risque de brouiller son image de renouveau en faisant appel aux « éléphants » du partis (ou à ce qu’il en reste)… comme Martine Aubry.

Les contradictions européennes de la social-démocratie restent entières

La construction européenne pose un problème stratégique et politique central aux socialistes que résume bien Gerassimos Moschonas, spécialiste des partis sociaux-démocrates en Europe :

« Le niveau national n’est plus assez pertinent pour l’adoption d’une stratégie social-démocratie crédible, tandis que le niveau européen n’est pas assez structuré ni suffisamment flexible pour faciliter la mise sur pied d’une stratégie social-démocrate européenne » [9].

La stratégie consistant pour les partis sociaux démocrates à investir le niveau européen ne s’est pas révélée payante et la construction européenne a plutôt approfondi les politiques de compétitivité et d’austérité et sanctuarisé l’agenda libéral. A partir de 2012, François Hollande n’a pas cherché à infléchir le rapport de forces avec l’Allemagne au sein de l’Union européenne et s’est s’employé très vite à donner des gages de “sérieux budgétaire” pour obtenir la bienveillance de la Commission européenne. Le choix de ne pas renégocier le Traité européen en juin 2012, contrairement à l’engagement pris pendant la campagne, a été la scène inaugurale du quinquennat qui aura de lourdes conséquences sur les orientations gouvernementales à venir.

Raphaël Glucksmann tente de marquer une inflexion à gauche de la ligne socialiste sur le plan européen. Le candidat exprime son soutien à Paul Magnette et à sa critique du libre-échange et accueille avec ferveur et optimisme la victoire de Pedro Sanchez en Espagne quelques semaines avant l’élection européenne qui restaure selon lui l’espoir d’un renouveau de la social-démocratie en Europe.

Mais la configuration de ses alliés et partenaires politiques reste incertaine. Le candidat annonce qu’il entend « gagner le rapport de force gauche-droite » au parlement, imposer des politiques d’harmonisation « par le haut », généraliser des pratiques les plus solidaires existant déjà en Europe et refuser de prolonger les politiques de co-gestion gauche-droite. Mais avec quels alliés ?

Le candidat veut s’inscrire dans le groupe social-démocrate même s’il a soutenu ces dernières années les politiques libérales de l’union Européenne. La rhétorique est classique sur le plan stratégique : « il faut aller dans un groupe potentiellement majoritaire et peser en son sein ». Mais la candidature du groupe social-démocrate à la présidence de la Commission de Frans Timmermans dont les options sont très éloignées des socialistes français compromet ce pari. Et dans les derniers jours de la campagne, l’annonce par le Premier ministre portugais de sa volonté de travailler avec Emmanuel Macron affaiblit encore la crédibilité de la ligne social-démocrate « radicalisée » de Raphaël Glucksmann. L’originalité du dispositif humain n’a pas levé les ambiguïtés de la stratégie européenne du PS.


[1] Sur l’injonction à la « rénovation », voir Rémi Lefebvre, « Les défaites au Parti socialiste (2002, 2007, 2017). La régulation par la ‘rénovation’ du désordre partisan» in Cédric Pellen et Frédéric Louault (dir.), La défaite électorale. Productions, appropriations, bifurcations, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019.

[2] Rémi Lefebvre, « Comment le parti socialiste a-t-il pu s’effondrer si vite ? » in Gaxie, Daniel, Pelletier, Willy, dir., Que faire des partis politiques ?, Editions du Croquant, 2018.

[3] Voir la conférence de presse commune de ces deux derniers édiles. https://www.letelegramme.fr/ille-et-vilaine/rennes/europeennes-les-maires-de-rennes-et-nantes-convaincues-par-glucksmann-15-03-2019-12233121.php

[4] Rémi Lefebvre et Guillaume Marrel, « Logiques partisanes, territorialisation et capital politique européen. La constitution en France des listes socialistes aux élections européennes de 2009 », Cultures & Conflits, n° 85/86, printemps/été 2012.

[5] L’économiste Thomas Porcher, co-fondateur du mouvement, le quitte pour marquer son désaccord avec l’alliance.

[6] 37 000 militants avaient participé au dernier congrès dont l’enjeu était, il est vrai, plus mobilisateur.

[7]François Hollande écrit dans la deuxième édition de son livre Les Leçons du pouvoir (Livre de poche, 2019) : « « A chercher à tout prix le rassemblement avant de poser clairement la question de leur identité, les socialistes perdent un temps précieux pour formuler leur nouveau projet et réaffirmer leur volonté de gouverner un jour le pays en tirant les leçons des erreurs d’hier. »

[8] Il déclare sur Arte en octobre 2018  : « Quand je vais à New York ou à Berlin, je me sens plus chez moi, a priori, culturellement, que lorsque je me rends en Picardie … c’est bien ça le problème ». Plusieurs militants avec qui nous avons eu des échanges ont été marqués par ces propos.

[9] G. Moschonas, « La panne des voies réformistes en Europe. La social-démocratie à l’épreuve de la gouvernance européenne » » in Daniel Cohen, Alain Bergounioux, dir., Le socialisme à l’épreuve du capitalisme, Paris, Fayard, 2012, p. 243.