La défense européenne aux élections de mai 2019 : l’impossible débat ?

© European Union 2014 – European Parliament

Alors que l’intégration européenne peine à rallier des citoyens de plus en plus sceptiques, il est une initiative qui semble résister mieux que d’autres à la méfiance accrue du public : la politique européenne de sécurité et de défense commune (PSDC). D’après les sondages, la PSDC a toujours bénéficié d’un soutien de l’opinion quasi-plébiscitaire. Par exemple, selon l’Eurobaromètre spécial 461 d’avril 2017, 75% des répondants européens sont favorables à une politique de sécurité et de défense commune, dont 77% en France et 84% en Allemagne. Au regard de ce soutien de l’opinion publique et de la volonté politique affichée d’avancer en direction d’une défense commune, on pouvait s’attendre à ce que cet enjeu gagne en visibilité lors des élections européennes de 2019, et ce d’autant plus dans l’environnement sécuritaire actuel. La remise en cause du multilatéralisme par Donald Trump, une attitude plus offensive de la Russie et la multiplication des opérations extérieures, posent en effet la question de l’« autonomie stratégique » de l’UE, c’est-à-dire la capacité des Etats européens à agir collectivement en matière de sécurité internationale sans l’aide américaine via l’OTAN notamment. Le Président français et la Chancelière allemande ne s’y sont pas trompés, lorsqu’ils ont appelé à une relance de la défense européenne en novembre 2018. Dans un tel contexte, et au vu de la campagne électorale de mai 2019, comment les partis politiques se sont-ils saisis du sujet en France et en Allemagne ?

Les auteures : Delphine Deschaux-Dutard est maître de conférences en science politique à l’Université de Grenoble-Alpes (CESICE).
Cyrille Thiébaut est chercheure post-doctorante à SciencesPo (CEVIPOF).

Silence médiatique, parole(s) politique(s) : la place de la défense européenne dans la campagne

La défense européenne est un enjeu peu visible et peu débattu dans l’espace public. Les dernières élections européennes ne font pas exception, malgré un contexte sécuritaire et politique propice à sa mise sur agenda. Ainsi, pendant la campagne, les principaux candidats ont majoritairement gardé le silence sur cet enjeu, qui est resté dans l’ombre d’un point de vue médiatique. Si on se concentre sur la période de campagne officielle – du 13 au 26 mai 2019 – et les principaux quotidiens français et allemands, seul le Figaro lui accordé une certaine visibilité, avec onze articles, dont trois qui en font leur sujet principal. Notons que sur cette période, la seule candidate à développer publiquement un tant soit peu sa vision de la défense européenne est Nathalie Loiseau, tête de liste LREM, dans un entretien au Figaro le 20 mai 2019. A l’inverse, dans la Süddeutsche Zeitung, aucun article n’évoque directement la question. Les autres quotidiens – Le Monde et la Frankfurter Allgemeine Zeitung – n’ont fait que la mentionner au détour de deux articles, parmi d’autres sujets européens.

Ce silence médiatique détonne avec la place accordée à l’enjeu dans les programmes officiels des principaux partis allemands et français. En dehors d’EELV (Europe Écologie Les Verts), chez qui la thématique est totalement absente, et le RN (Rassemblement national), qui réduit la sécurité européenne aux enjeux frontaliers et migratoires, tous les partis en parlent, de façon certes plus ou moins concrète et détaillée.

En France, des partis qui cherchent à se différencier

Du côté de la France, tous les partis y sont favorables, mise à part la France Insoumise qui s’y oppose au nom de son pacifisme et de son anti-atlantisme. C’est le parti présidentiel qui lui accorde la place la plus importante : sur les neuf propositions que compte le projet « Renaissance », une défense commune est la quatrième. En faisant d’une armée européenne sa mesure phare, le projet LREM s’inscrit dans la lignée du discours d’Emmanuel Macron, qui avait appelé à sa mise en place lors des commémorations du centenaire de l’armistice de la Première guerre mondiale.

On ne protègera pas les Européens si on ne décide pas d’avoir une vraie armée européenne.

Le Président Emmanuel Macron, interviewé sur Europe 1 le 6 novembre 2018

Cette vision capacitaire distingue LREM de LR ou du PS, ces derniers ne faisant aucune référence à une armée européenne intégrée. Sur la liste « Envie d’Europe », la promotion d’une « autonomie stratégique », en accord avec la position défendue par la France depuis la fin de la guerre froide, est la première des neuf mesures avancées sur ce chapitre. Il est intéressant de noter que la seconde, sur un meilleur encadrement des exportations d’armement en accord avec le droit international, fait certainement du projet socialiste le projet le plus compatible avec la vision allemande de la défense européenne, et ce d’autant plus qu’il propose la création d’un siège pour l’Allemagne au Conseil de sécurité de l’ONU afin que l’UE y soit mieux représentée.

Chez LR, l’autonomie stratégique de l’Europe est également en bonne place, ainsi que la question capacitaire avec la proposition d’instaurer un État-major permanent de planification et de conduite des armées. C’est toutefois la proposition 59 de leur programme qui sert de marqueur idéologique sur cet enjeu : « Les flux du Fonds européen pour l’industrie de défense doivent être exclusivement dédiés aux entreprises européennes et non à des structures détenues par des capitaux extra-européens, même en cas d’implantation sur le continent européen ».

Notons pour terminer que LR, LREM et PS ont tous un même souci de partage des dépenses. Cette mutualisation des moyens (ou solidarité financière) apparaît ainsi comme la principale valeur ajoutée d’une défense européenne par temps de crise budgétaire. En revanche, leurs visions de la principale menace sécuritaire actuelle s’opposent : alors que le projet socialiste ne la mentionne guère, et que LREM inscrit la lutte contre le terrorisme dans son projet de défense européenne, chez LR, cette lutte relève du premier chapitre de leur projet sur « l’Europe frontière » et l’immigration. 

En Allemagne, un clivage entre extrêmes et partis de gouvernement

En Allemagne, les six partis évoquent tous la politique européenne de défense dans leur programme, mais restent majoritairement flous sur la question. On peut distinguer un clivage entre les partis extrêmes d’un côté, qui s’y opposent, et les autres partis qui y sont favorables. A l’exception de la CDU/CSU paradoxalement, tous les partis se positionnent quant à l’idée d’une armée européenne qu’avait reprise Angela Merkel à la suite du Président français devant le Parlement européen :

Mais, j’en suis convaincue à l’aune de l’évolution des dernières années, nous devrions élaborer une vision nous permettant un jour de créer une véritable armée européenne. 

La Chancelière allemande Angela Merkel, devant le Parlement européen à Strasbourg, le 13 novembre 2018

Du côté de l’extrême gauche (Die Linke) et de l’extrême droite (AfD), les deux partis expriment un refus clair de la politique européenne de défense dans leurs programmes électoraux. Mais leurs raisons sont diamétralement opposées. Die Linke s’appuie sur sa tradition pacifiste et fait de la défense européenne le premier point de son programme qui s’intitule « Pour la paix en Europe et dans le monde », visant clairement à la démilitarisation de l’UE et de ses politiques. Le parti se prononce contre une armée européenne ou une Union européenne de défense, mais pour le démantèlement de l’Agence Européenne de défense, et plus globalement contre la militarisation de l’UE et les exportations d’armements par les États européens. Pour l’AfD, le refus d’une armée et d’une défense européenne approfondie repose plutôt sur un ressort nationaliste exaltant un retour à une Europe des nations, un risque pour les industries allemandes, et invoquant l’OTAN comme seule garantie de sécurité de l’UE.

En revanche, les quatre autres partis allemands plaident en faveur de la politique européenne de défense, et même pour une armée qui serait placée sous le contrôle du Parlement européen dans le cas de la SPD, des Libéraux (FDP) et des Verts. Ils proposent de mieux assurer l’autonomie stratégique de l’UE tout en dotant le Parlement européen de réelles compétences sur la question, et plaident pour une harmonisation et un contrôle européen des exportations d’armement. L’ensemble du discours électoral allemand sur la défense européenne reste néanmoins assez peu concret et ne remet jamais en cause l’importance de l’OTAN dans la sécurité européenne.

A l’exception d’EELV et RN, les principaux partis français et allemands se sont donc bien saisis de la défense européenne lors de la campagne 2019. Mais sont-ils pour autant sur la même longueur d’onde ?

Rôle du Parlement européen, contrôle de l’armement : les divergences franco-allemandes

Les responsables politiques français et allemands ont dès la fin de la Guerre froide soutenu le développement d’une capacité de défense européenne. Le Conseil européen de Cologne avait entériné l’institutionnalisation de la PESD (la Politique européenne de sécurité et de défense) en 1999, suite au ralliement de Londres à l’idée d’une capacité européenne de défense en décembre 1998. Or face à l’incertitude du Brexit, la question du rapprochement des positions de part et d’autre du Rhin est plus que jamais d’actualité : d’elle dépend une plus grande intégration dans le domaine de la défense.

L’armée européenne appelée de ses vœux par le parti au pouvoir en France est clairement définie comme « une capacité d’action européenne, en complément de l’OTAN ». Depuis l’origine, la question des relations entre la défense européenne et l’OTAN a été problématique, la France étant suspectée par ses partenaires de promouvoir un projet qui se ferait au détriment de la solidarité transatlantique. Pour l’Allemagne, il s’agit d’ailleurs d’une ligne rouge. Que LREM donne une dimension officielle à la complémentarité entre une défense européenne et l’OTAN peut ainsi se lire comme une réponse à cette inquiétude allemande.

Il existe toutefois des divergences de taille qui perdurent et compliquent l’européanisation des politiques de défense. La première différence importante concerne le rôle du Parlement européen. Alors qu’aucun programme français ne mentionne cet aspect du débat, laissant en suspens la question du contrôle politique de futures forces européennes, en Allemagne il est omniprésent et figure au premier rang des préoccupations. Cela montre combien la culture politique imprègne la vision que les partis se font de la défense européenne.

Le second enjeu problématique concerne les exportations d’armements. En mars 2019, une controverse à propos de l’exportation par la France d’armes à destination de l’Arabie Saoudite a tendu les relations franco-allemandes. En France, seul le programme du Parti socialiste soulève explicitement ce point (mesure 112), ce qui le rendrait compatible avec la position allemande. Le silence de LREM et LR laisse penser, au contraire, que les divergences perdureront. En Allemagne en revanche, tous les partis (sauf les partis extrêmes) font de cette question un point fondamental, et tous s’accordent sur la nécessité d’une harmonisation européenne de ces exportations et sur un contrôle à l’échelle européenne (notamment par le Parlement européen) de leur destination.

La comparaison par tendance partisane reflète, sans grande surprise, un rejet de la défense européenne chez les partis extrêmes, et une appétence des partis de gouvernement pour celle-ci. Ce sont eux qui, par la voix de leurs ministres, la dessinent, au gré des sommets européens. La complémentarité de la défense européenne avec l’OTAN proclamée par LREM, de même que la reprise de l’idée d’une armée européenne par le SPD, les Libéraux et les Verts, montrent le souci qu’ont les uns et les autres d’entretenir le dialogue sur le sujet, afin de poursuivre le rapprochement de leurs positions nationales respectives.

Vingt et un ans après le sommet franco-britannique de Saint-Malo qui avait permis de poser les premiers jalons d’une défense européenne, on constate à la lecture de ces programmes qu’il reste difficile de dépasser les clivages nationaux, qu’il s’agisse du positionnement de l’UE par rapport à l’OTAN, du contrôle parlementaire des forces armées ou de la régulation des exportations des armements. Ainsi, les progrès enregistrés en la matière sont le résultat d’un plus petit dénominateur commun permettant aux différentes parties de s’en accommoder, dans le respect de leurs cultures politiques et de leurs priorités stratégiques. Les programmes des principaux partis français et allemands aux dernières élections européennes n’échappent pas à cette règle. Plus largement, le silence médiatique illustre bien le fait que les élections européennes peinent à porter sur des enjeux spécifiquement européens, quand bien même le contexte est propice au débat.

Pour aller plus loin :

Delphine Deschaux-Dutard, André Dumoulin, Sylvain Paile, Politiques de communication, médias et défense. L’OTAN et la PSDC : visibilité en Belgique et chez ses voisins. No. 7. PIE Peter Lang, 2012.

Delphine Deschaux-Dutard, “La coopération franco-allemande et la défense européenne après le Brexit”, Les Champs de Mars Revue d’études sur la guerre et la paix, vol. 1, n°32, septembre 2019, pp. 35-51.

Bastien Irondelle, Frédéric Mérand, Martial Foucault, “Public support for European defence: Does strategic culture matter?”, European Journal of Political Research, vol. 54, n°2, 2015, pp. 363-383.

Cyrille Thiébaut, Opinions, information et réception : la réactivité du public français aux représentations médiatiques de l’Europe de la défense (1991-2008), Thèse de doctorat, Paris I Panthéon-Sorbonne, 2015.