Plébiscité aux européennes, le PiS polonais aura du mal à peser au Parlement européen

Photo par Piotr Drabik

Les élections européennes de mai 2019 ont vu la victoire, en Pologne, du parti Droit et Justice (PiS), au pouvoir depuis 2015. Le PiS est arrivé largement en tête du scrutin, avec un score de 45 % et sept points d’avance sur la principale liste d’opposition, la Coalition européenne (KE). Une troisième liste, celle du parti Wiosna (Le Printemps), positionné à gauche, fait son entrée au Parlement européen avec un score de 6 %. Les autres listes n’ont pas obtenu de sièges, faute d’avoir atteint le seuil de 5 % des suffrages exprimés. Cette élection est riche d’enseignements et de paradoxes. Premièrement, le taux de participation record semble attester de l’attachement des Polonais à l’Europe, confirmé par les sondages. Mais les élections ont donné la victoire à un parti réputé « eurosceptique ». Deuxièmement, la victoire du PiS s’inscrit dans une vague de succès électoraux pour les droites souverainistes et nationalistes, mais le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ERC), auquel appartient le PiS au Parlement européen, est en net recul. Ces éléments invitent à complexifier l’analyse du positionnement européen du PiS, opposé à une Europe fédérale et allié aux conservateurs britanniques, mais plus éloigné qu’on ne pourrait le croire de partis comme le Rassemblement national français.

L’auteur : Valentin Behr est docteur en science politique
et postdoctorant à l’Université libre de Bruxelles (CEVIPOL/IEE).

Une participation record et un succès sans appel du PiS

Ces élections, d’ordinaire boudées par les électeurs centre-est européens, ont été marquées par un taux de participation record en Pologne : 45 % contre 24 % il y a quatre ans. Les électeurs se sont donc mobilisés, mais contrairement aux espoirs de l’opposition et aux prédictions des sondeurs, c’est le PiS qui a été le plus efficace dans le travail de mobilisation électorale. Il a même obtenu 500 000 voix de plus qu’aux élections législatives de 2015, qui lui avaient permis d’obtenir la majorité absolue des sièges à la chambre basse du Parlement (le Sejm).

C’est une lourde défaite pour la coalition de partis d’opposition rassemblés au sein de la Coalition européenne, attelage inédit comprenant la droite libérale (Plateforme civique, PO), le parti paysan (PSL) et les sociaux-démocrates (SLD). Alors que 90 % des Polonais, y compris parmi les électeurs du PiS, se déclarent favorables à pisl’appartenance de leur pays à l’Union européenne (UE), la menace d’un « Polexit » agitée par l’opposition n’est pas parue crédible. Elle n’a d’ailleurs jamais été à l’agenda du PiS, qui a fait campagne sur le slogan « La Pologne, cœur d’Europe ».

Un parti eurosceptique ? La critique de l’Europe au nom des « valeurs européennes »

Bien que le PiS soit régulièrement taxé d’ « euroscepticisme », il n’est pas question pour les dirigeants de ce parti de sortie de l’UE, cette dernière étant perçue comme bénéfique au plan économique et garantissant la souveraineté polonaise. La construction européenne est cependant davantage entendue par le PiS et ses soutiens comme une zone de libre-échange, dont le fonctionnement devrait être intergouvernemental[1].

La catégorie d’euroscepticisme n’apparaît guère pertinente pour caractériser ce positionnement et rendre intelligible la stratégie d’alliances du PiS au niveau européen. Il conviendrait plutôt d’examiner les usages de l’Europe dans la compétition politique nationale[2] et notamment la façon dont le PiS, à l’instar de la Fidesz en Hongrie, prétend incarner les véritables « valeurs européennes », traditionnelles, familiales et chrétiennes[3]. Ces valeurs sont notamment opposées aux politiques européennes luttant contre les discriminations de genre et de sexe. Aussi, bien que la campagne des européennes en Pologne se soit avant tout déroulée sur des sujets nationaux, comme dans bien d’autres États membres, plusieurs enjeux culturels soulevés au cours de la campagne (laïcité, mariage homosexuel, éducation sexuelle) s’inscrivent dans la lutte pour la définition des « valeurs européennes ».

Accusé par l’opposition de menacer la démocratie et l’État de droit et alors que ses réformes de la justice ont fait l’objet de recours devant la Cour de justice de l’Union européenne, le PiS apparaît néanmoins en capacité de mobiliser des électeurs et de se maintenir au pouvoir à l’approche des prochaines élections législatives. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir un parti accusé par l’opposition de conduire le pays hors de l’UE remporter un succès historique lors d’élections qui lui sont a priori défavorables, l’électorat rural et peu éduqué, auprès duquel le PiS obtient ses meilleurs scores, étant celui qui se rend le moins aux urnes lors des européennes.

Des oppositions à la recherche d’une stratégie

Sur un point au moins, la majorité et les oppositions étaient d’accord : les européennes étaient considérées comme le premier tour des législatives, prévues pour l’automne 2019. Afin d’arriver en tête du scrutin européen en présentant ce dernier comme un référendum « pour » ou « contre » l’Europe, les partis réunis au sein de la Coalition européenne (KE) avaient décidé de s’unir. Fait inédit, pour la première fois depuis 1989, un parti de droite se revendiquant de l’héritage      de l’opposition au régime communiste (le mouvement Solidarnosc), la Plateforme civique, faisait alliance avec le parti postcommuniste SLD. Les dirigeants de ce dernier, tout comme ceux du parti paysan, ont préféré intégrer une vaste coalition anti-PiS, les sondages laissant entendre qu’ils pourraient ne pas atteindre le seuil des 5 % s’ils se présentaient seuls aux élections.

L’opposition a fait campagne « pour l’Europe » dans un pays réputé « pro-européen » et a pourtant été sèchement battue… peut-être justement parce que l’enjeu de ces élections de « second ordre » était ailleurs. La stratégie de l’opposition unie a consisté à proposer un référendum sur l’Europe qui était aussi un référendum sur la politique menée par le PiS depuis 2015. Or, compte tenu de la diversité des options politiques représentées au sein de la KE, cette dernière s’est avérée incapable d’offrir un discours alternatif qui esquisserait un projet politique cohérent. Le conservatisme du PiS sur les enjeux culturels est plutôt partagé par le parti paysan (PSL), tandis que les libéraux de la Plateforme civique (PO), qui ont gouverné pendant huit ans avant le PiS, peinent à convaincre qu’ils feraient mieux en matière de redistribution. Au Parlement européen, les députés de la KE se répartiront d’ailleurs entre le groupe du Parti populaire européen (PPE) et celui des sociaux-démocrates. A trois mois des élections législatives, les oppositions au PiS hésitent sur la stratégie à adopter. La coalition européenne ne sera pas reconduite et l’offre politique pourrait être éclatée en blocs se situant sur l’axe gauche/droite, avec le SLD et Wiosna d’un côté, la PO et le PSL de l’autre. Ces hésitations traduisent le succès du PiS, parvenu à occuper une position hégémonique à droite, sans que les atteintes à l’État de droit et donc aux « valeurs européennes » ne diminuent ses capacités de mobilisation des électeurs.

Les ressorts de la mobilisation électorale du PiS, entre redistribution sociale et mise en avant de valeurs conservatrices

En effet, après quatre années d’exercice du pouvoir, le rapport de forces apparaît très favorable au PiS. Ni les affaires politico-financières, qui éclaboussent plusieurs de ses dirigeants, ni les mouvements de protestation récurrents (grève du personnel médical en 2017 et des enseignants en 2019, manifestations contre la restriction du droit à l’IVG) ne semblent avoir fragilisé les soutiens de ce parti. Le scandale de pédophilie dans l’Église, ravivé dans les derniers jours de la campagne par le succès massif d’un documentaire, n’a pas non plus érodé le soutien au PiS, qui se présente comme le meilleur défenseur des intérêts d’une Église catholique majoritairement conservatrice. Ce succès, de même que celui de la Fidesz en Hongrie, interroge sur les ressorts des tournants autoritaires en Europe centrale. Le PiS a été capable de mobiliser ses électeurs et d’en conquérir de nouveaux, bien aidé en cela par des médias publics acquis à sa cause et des promesses de généreuses dépenses sociales, qui avaient déjà contribué à son succès aux législatives de 2015. Le succès du PiS semble reposer sur une synthèse entre redistribution économique et identity politics, afin de mobiliser un nombre croissant d’électeurs[4], guère gênés (par adhésion et/ou indifférence) par le discours conservateur sur les valeurs et la critique d’une Union européenne ayant perdu ses racines chrétiennes. Mais alors que Jarosław Kaczyński et Viktor Orban ont promis de mener une « révolution culturelle » en Europe[5] et que le PiS et la Fidesz ont souvent été cités comme membres potentiels d’une vaste coalition des droites souverainistes au Parlement européen, le PiS demeure un acteur marginal à Bruxelles.

Un parti marginal dans l’arène parlementaire européenne

S’il est dominant en Pologne, le PiS peine à nouer des alliances au niveau européen. Il était jusqu’ici allié aux conservateurs britanniques au sein du groupe ERC, à droite du PPE en raison de son opposition à une Europe fédérale. La perspective d’une progression des forces politiques souverainistes et nationalistes au Parlement européen a incité le PiS à chercher à nouer de nouvelles alliances, bien avant le scrutin européen. Au cours de la campagne électorale, tant le chef de file du groupe ERC, Ryszard Legutko, que les dirigeants de partis d’extrême droite, Marine Le Pen et Mateo Salvini en tête, promettaient la constitution d’un large groupe parlementaire susceptible de bouleverser les équilibres au sein du Parlement européen. La visite de l’italien en Pologne au mois de janvier de cette année, laissait entendre qu’un accord était possible. De fait, entre les Polonais du PiS, les Hongrois de la Fidesz, les Autrichiens du FPÖ, les Espagnols de Vox, les Italiens de la Lega, les Français du Rassemblement national ou encore les Belges du Vlams Belang, les candidats potentiels à un tel groupe parlementaire ne manquent pas. Cependant, il semble improbable de les voir tous s’allier au sein du même groupe. Un positionnement hostile à l’immigration et une idéologie conservatrice sur le plan culturel constituent indéniablement des éléments communs à ces partis. En revanche, sur les enjeux de régulation du marché commun, notamment la question du travail détaché, les différences sont profondes : il n’est pas question pour les pays du groupe de Visegrad d’introduire des restrictions à la libre circulation des travailleurs, tandis qu’en France ou en Italie, l’extrême-droite continue à fustiger le « plombier polonais ». La question de la relocalisation des réfugiés et migrants, réclamée par Mateo Salvini, est un autre sujet de discorde puisque Kaczyński et Orban ne veulent pas en entendre parler. Les attitudes vis-à-vis de la Russie constituent un troisième point d’achoppement, le PiS restant farouchement hostile à Moscou, tandis que Le Pen et Salvini ne cachent pas une certaine sympathie pour le régime poutinien. L’Internationale nationaliste, ou la fédération d’eurosceptiques prônée par The Movement, l’organisation créée à cette fin par l’ancien conseiller de Donal Trump, Steve Bannon, n’est donc pas pour tout de suite, ce qui invite à nuancer l’analyse des partis dits « eurosceptiques ».

Refusant de s’allier avec le Rassemblement national, le PiS est donc resté à l’écart du groupe Identité et démocratie, récemment formé au Parlement européen par les députés du RN et de la Lega. Il a de plus échoué à élargir le groupe ERC, qui a perdu une dizaine de députés (notamment du fait de la déroute des conservateurs britanniques) et n’en compte plus qu’une soixantaine. A la position reléguée du groupe ERC s’ajoute la mauvaise réputation du PiS dans l’arène parlementaire européenne, liée à la procédure d’infraction à l’État de droit initiée par la Commission européenne contre le gouvernement polonais. Ainsi, malgré un accord passé avec le PPE, l’ancienne cheffe du gouvernement Beata Szydło a échoué à se faire élire à la présidence de la Commission des affaires sociales du Parlement[6].

Dominant au niveau national, le PiS semble donc dans une impasse au niveau européen. Comme la Fidesz, il s’agit d’un parti issu de la droite mainstream, libérale ou chrétienne-démocrate. S’ils ont évolué vers des positions plus conservatrices, leur tradition politique demeure plus proche des droites rassemblées au sein du PPE que de formations d’extrême-droite issues des marges du champ politique, comme la Lega ou le Rassemblement national. Malgré des convergences idéologiques évidentes, les dirigeants du PiS ont ainsi toujours déclaré qu’ils refuseraient d’intégrer un groupe parlementaire comprenant des députés du RN. N’étant pas membre du PPE (contrairement à la Fidesz), le PiS n’est cependant pas en mesure de peser dans l’arène parlementaire européenne, où il n’apparaît guère plus fréquentable que les partis du groupe Identité et démocratie.


[1] Valentin Behr, « Pologne : l’Europe du PiS, Regard sur l’Est, 25 juin 2018 : http://regard-est.com/pologne-leurope-du-pis.

[2] Dorota Dakowska, « Whither Euroscepticism? The Uses of European Integration by Polish Conservative and Radical Parties », Perspectives on European Politics and Society, vol. 11, n° 3, 2010, p. 254-272.

[3] Voir le livre de Ryszard Legutko, philosophe et eurodéputé du PiS : Ryszard Legutko, The Demon in Democracy: Totalitarian Temptations in Free Societies, New York, Encounter Books, 2016.

[4] Voir Frédéric Zalewski, « L’émergence d’une démocratie Antilibérale en Pologne », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 4, n° 47, 2016, p. 57-86. Et « Reprendre le contrôle », Esprit, n° 3, 2019, p. 59-67.

[5] Paul Gradvohl, « Orban et le souverainisme obsidional », Politique étrangère, n° 1, 2017, p. 35-45.

[6] « Les eurodéputés appliquent le cordon sanitaire à Beata Szydło », Euractiv, 16 juillet 2019 : https://www.euractiv.fr/section/politique/news/ecr-at-odds-with-other-groups-over-last-remaining-parliament-committee-chair/.Photo par Piotr Drabik