N°69, 2020/3 – Varia

Varia

Articles

Hugo Canihac – Passer l’Europe en revues Éléments de socio-histoire des premières revues d’études européennes en Allemagne, en France et au Royaume-Uni Hugo Canihac

Cette contribution étudie la genèse des premières revues d’études européennes en France, en République Fédérale d’Allemagne (RFA) et au Royaume-Uni, des années 1950 à 1993. Il s’agit d’explorer l’hypothèse comparative que le savoir sur l’Europe s’est construit dans une plus grande proximité au politique au Royaume-Uni que sur le continent. Cela aurait, à long terme, contribué à y maintenir l’Europe communautaire dans l’espace du discours politique. Nous montrons ici que les trois revues étudiées ont été construites comme des lieux hybrides entre science, pratique et politique. À cet égard, l’hypothèse d’une spécificité britannique ne se vérifie que partiellement. Plus qu’une opposition tranchée entre science, pratique et politique, ce sont donc les diverses modalités de leur articulation que l’étude des débuts des revues invite à saisir.

Louis Bourgois – Une lutte franco-européenne : le conflit de définition autour des populations européennes vivant en bidonvilles en France, identifiées comme « Roms »

Cet article propose une analyse croisée de la manière dont les instances européennes, d’une part, et le gouvernement français, d’autre part, abordent et caractérisent un phénomène apparu depuis les années 1990 : celui des squats et bidonvilles habités par des populations originaires majoritairement de Roumanie, et identifiées comme Roms. Il démontre d’abord l’existence d’un référentiel d’action publique (Muller, 2014) fortement structuré à l’échelle européenne, et centré sur la reconnaissance d’une minorité rom discriminée. Il analyse ensuite le refus catégorique, par l’État français, de cette approche, et les luttes définitionnelles encore en cours au sein de l’hexagone. En effet, si l’on peut observer une nette évolution dans la conception du problème public – visible notamment par une évolution des termes employés – le constat demeure celui d’un processus inabouti, qui oscille entre approche sécuritaire, sociale et racialiste du phénomène.

Pierre Bouillon – La politique commerciale européenne et la politique économique française : quelle interaction en matière de coopération industrielle ? L’exemple des relations avec la Roumanie (1970-1975)

L’instauration de la politique commerciale communautaire ne fut pas sans incidence sur la politique de détente menée par la France en Europe de l’Est. Elle imposa en effet de négocier de nouveaux types d’accords économiques qui excluaient désormais les affaires commerciales. L’enjeu, pour la partie française, fut donc de conserver et de développer un vecteur d’influence qui échappât à la supervision de la CEE, à travers la coopération industrielle. Mais, paradoxalement, la diplomatie française fut aussi conduite à défendre les prérogatives commerciales de la Commission, face aux revendications roumaines, mais aussi face aux initiatives de ses partenaires ouest-européens.

Shoshana Fine – L’expertise comme récompense symbolique Comment les élites administratives turques s’intègrent à la « gouvernance migratoire européenne »

Cet article explore comment le gouvernement turc met en place un droit d’asile qui fait de lui un pays de référence dans l’accueil des réfugiés, permettant aux États membres de l’Union européenne de poursuivre leur politique d’externalisation des migrants sans pour autant ouvrir à la Turquie de nouvelles perspectives d’adhésion. Pour répondre à cette question, nous nous pencherons sur les récompenses symboliques octroyées aux élites administratives turques et verrons comment l’assimilation d’un langage « savant » et la maîtrise des outils de la « gouvernance migratoire » ont permis l’intégration de ces acteurs à une communauté internationale d’experts.

Lola Avril – Passer à l’Europe. Logiques et formes de l’investissement des premiers Euro-lawyers dans les politiques européennes

L’article revient sur la formation, par le bas, d’un groupe de professionnels de l’Europe. Dans les années 1960, en Allemagne, France et Belgique, un groupe d’avocats s’immisce dans les politiques européennes. Cet investissement, replacé dans les contextes historiques de ces trois pôles d’émergence, est analysé au regard de leur position professionnelle « au national » et de leur inscription précoce dans un espace transnational. Les Euro-lawyers, par leur engagement multiforme, apparaissent en missionnaires des règles européennes, acteurs à part entière de leur légitimation et de leur développement.

Stéphanie Novak – « La transparence n’a rien changé ! » Négociations et mise en œuvre de la transparence au Conseil de l’Union européenne

L’activité législative du Conseil de l’Union européenne est encadrée par des normes ayant pour but d’accroître l’information publique à son sujet. Cet article tente d’expliquer comment les acteurs ont appliqué ces règles de « transparence » et dans quelle mesure celles-ci ont renforcé la responsabilité démocratique des représentants nationaux. L’enquête empirique révèle que les acteurs ont développé des pratiques découplées des normes de transparence. En outre, ils utilisent ces règles de manière stratégique en les détournant de leur but originel. On explique ces conséquences à la lumière du néo-institutionnalisme, en mobilisant les concepts d’hypocrisie organisée et de conversion des règles.

Lectures

Agathe Piquet – Ariadna Ripoll Servent et Florian Trauner (eds.), The Routledge Handbook of Justice and Home Affairs Research, New York, Routledge, 2018.

Samir Mustafa Negash – Jason Beckfield, Unequal Europe. Regional Integration and the Rise of European Inequality, Oxford, Oxford University Press, 2019.