N°64, 2019/2 – Qu’est-ce que l’Europe politique ?

Numéro spécial : Qu’est-ce que l’Europe politique ? Un agenda de recherche sur la politisation de l’UE

Sous la direction de Laurie Beaudonnet et Frédéric Mérand.


Laurie Beaudonnet et Frédéric Mérand – Introduction : Qu’est-ce que l’Europe politique ? Un agenda de recherche sur la politisation.

Pendant longtemps, vouloir « plus d’Europe » signifiait y faire « plus de politique ». Depuis quelques années, cette vision optimiste est contestée par les chercheurs qui voient dans l’Europe politique un risque autant qu’une chance. Cet article introductif au numéro thématique explore la politisation de l’UE d’un point de vue empirique. Dans un premier temps, nous revenons sur les définitions de la politisation : un enjeu est politisé lorsqu’il génère un clivage visible dans la communauté politique, amenant les acteurs, les citoyens et les citoyennes à clarifier leurs positions, voire à se polariser autour d’elles. Puis nous proposons un état de la littérature différenciant trois contextes de l’activité politique : l’opinion publique, les institutions majoritaires et les institutions non majoritaires. Nous concluons que, si la politisation varie selon les contextes, elle doit néanmoins être appréhendée dans son ensemble puisqu’elle fait intervenir les partis politiques, les électeurs et les institutions de manière concomitante.

Call Le Gall – Autorité de l’UE, politisation et vote sur enjeu européen

L’autorité de l’UE a-t-elle une incidence sur le vote sur enjeu européen dans les élections nationales ? Les recherches actuelles suggèrent que la politisation des enjeux européens dépend de l’étendue des compétences de l’UE. Or, la politisation accroît l’importance des enjeux au niveau individuel, ce qui, à son tour, favorise le vote sur enjeu. Ainsi, le vote sur enjeu européen devrait être plus répandu parmi les personnes qui jugent l’UE responsable des décisions politiques. Pour vérifier cette hypothèse, j’utilise les données EES de 2009. Les résultats montrent que les individus qui considèrent l’UE comme responsable n’ont pas plus tendance à choisir les partis en fonction de leur positionnement européen. En outre, des analyses complémentaires indiquent la présence d’un vote sur enjeu européen, mais pas d’augmentation entre 2004 et 2009. Dans l’ensemble, peu d’éléments indiquent que l’autorité de l’UE influe sur le vote sur enjeu européen.

Emiliano Grossman, Simon Persico et Isabelle Guinaudeau – Les partis et l’Europe Européanisation des programmes ou nationalisation des enjeux européens ?

Cet article s’interroge sur l’européanisation de la compétition partisane nationale. Nous revenons sur le débat concernant les effets de l’intégration européenne sur la vie nationale en examinant la politisation des enjeux européens à travers leur traitement dans les programmes électoraux. En mobilisant les données du Comparative Agendas Project, nous montrons que l’hypothèse classique de l’absorption des enjeux européens par des clivages nationaux doit être modérée. Nos trois cas – l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni – illustrent en effet des modalités de politisation des enjeux européens assez contrastés, avec une part très variable des « enjeux constitutifs » liés à l’architecture et à la légitimité de l’UE par rapport aux enjeux d’action publique. Cette recherche exploratoire confirme donc l’importance d’une prise en compte de la substance des problèmes politisés en lien avec l’intégration européenne.

Thomas Laloux et Damien Pennetreau – La politisation des politiques publiques dans l’UE : Les commissions parlementaires et la politisation des débats législatifs au Parlement européen.

Parce qu’ils permettent aux députés européens d’exprimer publiquement et de confronter leurs positions sur les législations à adopter, les débats en plénière au Parlement européen constituent des espaces importants de politisation. Cependant, étant donné le rôle central des commissions dans le processus décisionnel du PE et les différences entre elles, la politisation des débats en plénière est susceptible de varier selon les commissions qui ont préparé les dossiers législatifs. De ce point de vue, le présent article vise à comparer la politisation des débats en fonction de la commission parlementaire responsable du dossier. En pratique, nous mesurons la politisation des débats à l’aune du nombre de députés qui y participent. Les résultats confirment que la politisation des débats législatifs diffère en fonction de la commission qui est chargée de préparer les dossiers débattus. Les débats à propos des dossiers venant de commissions qui ont des processus décisionnels plus conflictuels tendent à être plus politisés. Par contre, les résultats ne permettent pas de conclure que l’importance des enjeux traitées par une commission a un effet sur la politisation des débats en plénière sur ses dossiers.

Andy Smith – Politisations par les commissaires européens britanniques lors des référendums de sortie : L’impact des rôles institutionnalisés

En se fondant sur les théories constructivistes, cet article est centré sur la manière dont les commissaires européens sont intervenus dans l’espace public pour politiser des questions liées à l’intégration européenne en invoquant des valeurs et des principes ou, au contraire, en les dépolitisant par des discours exprimés en termes de  » nécessité « ,  » efficience  » ou  » faisabilité technique « . Sur le plan empirique, les données sont mobilisées pour comparer la manière dont les commissaires britanniques ont prononcé des discours sur l’Union européenne « chez eux » dans les contextes des référendums d’adhésion. Cette étude montre que dans les débats qui ont précédé le vote Brexit, le dernier commissaire britannique a clairement beaucoup moins politisé l’UE que ses prédécesseurs lors de la campagne équivalente en 1975. Ce changement ne réside pas simplement dans des variables contextuelles telles qu’un changement de la politique de l’UE ou du parti britannique. Il découle également des profondes modifications du rôle institutionnalisé d’un commissaire depuis la chute du collège Santer en 1999.

Lecture croisée

Jane Jenson – Comparing two complementary accounts of the surging opposition to gender and equality in Europe

Lectures critiques

Cyril Benoît – Hubert Heinelt et Sybille Münch (eds.) Handbook of European Policies. Interpretative Approaches to the EU, Cheltenham: Edward Elgar, 2018

El Hadji Cheik Diop – Amelia Hadfield, Ian Manners and Richard G. Whitman (eds), Foreign Policies of EU Member States, Londres: Routledge, 2017

Jérémy Elmerich – Gérard Bouchard, L’Europe en quête d’Européens. Pour un nouveau rapport entre Bruxelles et les nations, Bruxelles : Peter Lang, 2017