N°37 2012/2 – D’une « mémoire européenne » à l’européanisation de la « mémoire »

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dirigé par Sarah Gensburger, Marie-Claire Lavabre, 2012/2 (n°37)

 

Dossier

 

Sarah Gensburger, Marie-Claire Lavabre – Introduction. D’une « mémoire » européenne à l’européanisation de la « mémoire »

En 1993, dans un article significativement intitulé « Le temps national retrouvé », Jacques le Goff, commentant la grande entreprise des « Lieux de mémoire » de Pierre Nora, engageait les historiens à se saisir de la construction de l’Europe : « Y a-t-il des lieux de mémoire européens ? Y réfléchir, ne serait-ce pas une contribution essentielle à la construction européenne ? Une Europe de la…

 

Oriane Calligaro, François Foret – La mémoire européenne en action. Acteurs, enjeux et modalités de la mobilisation du passé comme ressource politique pour l’Union européenne

L’usage de la mémoire comme ressource politique par les institutions européennes ne renvoie pas nécessairement à la création d’un mythe fondateur sur le modèle de l’État-nation. Si la recherche du « grand récit » est bien présente parmi les motivations des acteurs, elle coexiste avec des stratégies visant d’autres types de légitimation ou poursuivant des intérêts de court terme. La montée en puissance d’une mémoire européenne ne signifie donc pas la fin des versions enchantées des histoires nationales. Elle peut proposer des projets alternatifs, s’appuyer sur les imaginaires nationaux pour les dépasser ou les retravailler. Trois scénarios observables sont illustrés dans cet article par une étude de cas. Le premier scénario est l’européanisation de l’intérieur des mémoires nationales : les institutions européennes participent à la mise en valeur de lieux historiques nationaux transformés en « lieux de mémoire européens » ; le deuxième est l’énonciation d’une mémoire spécifique du processus d’intégration européenne : elle passe par le soutien à des réseaux d’historiens spécialistes de l’intégration après 1945, mais également par la promotion d’une « grande histoire » de l’Europe sur la longue durée ; Le troisième assume explicitement une ambition de doter l’UE d’un grand récit des origines autonome des histoires nationales. Le débat sur l’héritage chrétien de l’Europe amorcé lors du processus constitutionnel en est une application concrète.

 

Hannes Hansen-Magnusson, Jenny Wüstenberg – Commemorating Europe? Forging European Rituals of Remembrance through Anniversaries

Commémorer l’Europe ? La fabrication des rituels européens de la mémoire à travers les anniversaires

Cet article tente de comprendre la construction de la légitimité de la politique de l’Union européenne. Par l’analyse des journaux européens, il s’intéresse à la remémoration de deux événements majeurs de l’histoire de l’UE : la déclaration Schuman du 9 mai 1950 et le traité de Rome du 25 mars 1957. Il porte notamment attention au rôle des symboles et au développement d’une mémoire collective, sur une période de soixante ans. Il aboutit à deux conclusions principales. Tout d’abord, il met en évidence que les traités gagnent de plus en plus d’importance pour prendre la forme d’un rituel susceptible d’offrir un point d’accroche pour une « mémoire européenne ». Ensuite, à l’inverse, et ceci est un résultat surprenant pour les auteurs, la déclaration Schuman, pourtant fondatrice, n’apparaît pas comme un point de référence alors même qu’elle constitue un symbole officiel de l’UE. Plus largement, il ressort que les pratiques de mémoire sont devenues davantage démocratiques : au-delà des seules élites politiques, elles concernent un nombre croissant de citoyens. La question demeure cependant ouverte de savoir si ces événements trouvent une résonance effective auprès de l’ensemble des citoyens, et ce sur le long terme.

 

Camille Mazé – Des usages politiques du musée à l’échelle européenne. Contribution à l’analyse de l’européanisation de la mémoire comme catégorie d’action publique

Cet article est issu des résultats d’une enquête ethnographique et sociohistorique menée entre 2004 et 2010 sur les « musées de l’Europe » en gestation dans plusieurs pays de l’Ouest de l’Europe depuis la fin des années 1980. Ces nouveaux musées consacrés de manière inédite à l’histoire et à la culture de l’Europe, en partie conçus par leurs promoteurs comme des « agents de la conscience européenne » (Shore, 2000) à des fins identitaires, sont le lieu d’une mobilisation privilégiée du registre du « passé européen », jugée indispensable à l’établissement d’une « mémoire européenne », elle-même pressentie comme nécessaire à la construction d’une « identité européenne ». De là, il convient d’interroger la manière dont l’outil muséal est aujourd’hui instrumentalisé à des fins d’usages politiques du passé au-delà du cadre stato-national et de comprendre de qui émane cette décision. Cet article, en analysant les liens entre les « musées de l’Europe » et les politiques du passé en gestation aux échelles européenne et communautaire (Gensburger, 2008 ; Lavabre, 2008), contribue ainsi à renseigner les processus d’européanisation de la mémoire comme catégorie d’action publique.

 

Laure Neumayer – « Dépasser Trianon ». Les transformations du nationalisme hongrois, de la « politique de la nation » à la protection des minorités dans l’UE

Depuis la fin de la Guerre froide, les principales instances européennes (Union européenne, Conseil de l’Europe) ont modifié leur traitement de l’histoire en mettant en place des politiques mémorielles visant à répondre à de multiples demandes de reconnaissance « d’histoires douloureuses ». Cet article analyse les logiques de ce processus d’européanisation des questions mémorielles sous l’angle des investissements d’acteurs politiques qui, à partir de positions occupées simultanément dans divers espaces sociaux, cherchent à inscrire ce nouveau champ de compétence dans l’espace institutionnel de l’UE. La démonstration s’appuie sur une étude de cas – la loi sur le statut des Hongrois de l’extérieur de 2001 et ses prolongements récents – qui illustre les ressorts, et les effets, de la transformation d’une querelle bilatérale en enjeu européen. On montre notamment comment l’implication des organisations européennes, loin de résoudre ce conflit, a modifié les outils discursifs dans lesquels il s’exprime et conduit indirectement à consolider la catégorie controversée de « minorité nationale » dans les traités communautaires.

 

Gérôme Truc – Aux victimes du terrorisme, l’Europe reconnaissante ? Portée et limites de la Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme

Cet article, qui se conçoit comme une contribution à l’étude des relations entre politiques mémorielles européennes et processus d’identification à l’Europe, est consacré au cas de la « Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme », célébrée chaque 11 mars depuis les attentats survenus à Madrid en 2004. L’adoption de cette journée de commémoration est d’abord analysée comme résultant de l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité » dans le contexte de « l’après 11 septembre ». Puis, l’auteur s’arrête plus particulièrement sur le rôle joué dans ce contexte par la montée en généralité au niveau européen de la cause des victimes d’ETA, relayée par des élus du Parti Populaire européen, qui permet de comprendre pourquoi cette journée semble se conformer au modèle des « morts pour la patrie ». Pourtant, les limitations de la mise en œuvre de cette journée en dehors de l’Espagne attestent du fait que ce modèle n’est pas en mesure d’être reconduit efficacement au niveau européen. Plutôt qu’un rituel commémoratif s’efforçant d’entretenir le souvenir des réactions de solidarité suscitées en Europe par les attentats de Madrid en 2004 et de renforcer ainsi l’identité collective européenne, cette journée de commémoration doit alors être considérée comme un simple instrument de politique de reconnaissance victimaire.

 

Chantiers de recherche

 

Laurent Beauguitte, Clarisse Didelon, Claude Grasland – Le projet EuroBroadMap. Visions de l’Europe dans le monde

Financé par la Commission européenne dans le cadre du 7ème PCRD, le projet EuroBroadMap a pour objectif de déterminer comment varie la représentation de l’Europe dans le monde, notamment à travers l’analyse de cartes mentales collectées lors d’une enquête réalisée auprès de plusieurs milliers d’étudiants de dix-huit pays du monde, hiver 2009.

 

Lectures croisées

 

Isabelle Guinaudeau – Les élections européennes, un défi pour la politique comparée ?

Entre les premières élections européennes de 1979 et celles de 2009, le nombre d’élus a presque doublé, celui des électeurs est passé de 190 millions dans neuf pays à 375 millions dans vingt-sept pays, le paysage médiatique a évolué, et le développement d’Internet a ouvert des possibilités de communication inédites. L’Assemblée s’est transformée, elle aussi : le traité de Lisbonne a couronné…

 

Lectures critiques

 

Denis Duez – A Political Sociology of the European Union

Le tournant constructiviste dans l’étude des relations internationales, à la fin des années 1990, est un des faits marquants de l’histoire de cette discipline. Contestant les postulats matérialiste et individualiste au profit d’une approche soucieuse de l’épaisseur sociologique des phénomènes politiques, les constructivistes ont choisi d’accorder une attention toute particulière à la…

 

François Foret – État, libéralisme et christianisme. Critique de la subsidiarité européenne

L’ouvrage de Julien Barroche est issu d’une thèse comme l’on n’en fait plus guère, avec tout ce qu’implique l’exercice : longueur du propos et ambition théorique, bibliographie monumentale et diversifiée, érudition tenue en bride par le souci de la problématique, souci de proposer une véritable interprétation vouée à susciter la réflexion et la critique. La clef…

 

Josua Gräbener – Europa, Europae. The EU and the Domestic Politics of Welfare State Reforms

Cet ouvrage collectif est l’une des premières concrétisations d’un vaste chantier de recherche lancée en 2007 à Varsovie. Vingt-neuf chercheurs réunis au sein du réseau RECWOWE (Reconciling Work and Welfare) ont ainsi questionné les usages domestiques de l’Europe dans les réformes des politiques sociales, en s’astreignant à une typologie et à des hypothèses communes. Paolo R. Graziano,…