N°66, 2019/4 – Narrating “Europe”: A Contested Imagined Community

Numéro spécial : Narrating “Europe”: A Contested Imagined Community

Sous la direction d’Alvaro Oleart et Astrid Van Weyenberg

Alvaro Oleart et Astrid Van Weyenberg – Introduction


Alvaro Oleart et Luis Bouza García – 
La lutte narrative pour la signification et la politisation de « l’Europe » dans les négociations du TTIP : le récit de l’Europe bouclier contre le populisme transnational

Les études européennes connaissent actuellement un tournant narratif (Biegoń, 2013 ; Bouza Garcia, 2017). Le débat académique commence à tenir compte de l’importance des représentations socioculturelles de l’Union européenne pour comprendre les attitudes des citoyens et de la société civile envers l’UE, et de l’utilisation de stratégies narratives par les acteurs politiques de l’UE. Afin de contribuer à analyser la manière dont l’Europe est racontée dans l’environnement politisé actuel, nous examinons la compétition pour définir « l’Europe » dans le contexte du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP en anglais), en analysant les stratégies narratives concurrentes de la Commission européenne et de la coalition Stop TTIP. Nous analyserons les récits proposés dans les documents stratégiques des deux camps, en concevant ces deux récits antinomiques comme une opposition entre « l’Europe bouclier » et le « populisme transnational ». Nous présenterons également des entretiens approfondis avec des représentants des élites politiques bruxelloises afin de faire apparaître l’articulation de ces récits.

Astrid Van Weyenberg – Exposer “l’Europe”: Une interprétation postcoloniale de la Maison de l’Histoire Européenne

Cette contribution étudie la Maison de l’Histoire Européenne à Bruxelles. Dans une perspective postcoloniale, l’article se concentre sur ce qui est rendu central et ce qui est rendu périphérique par rapport au récit construit par la Maison. Le musée reflète ce que Shore décrit comme l’utilisation contradictoire de la culture dans les discours européens officiels, concevant l’Europe comme une entité culturelle unifiée et comme un espace de diversité (2006). L’article soutient que cette contradiction compromet l’ambition de la Maison de présenter une histoire laissant place aux différentes expériences et histoires vécues et mémorisées en Europe.

Imke Henkel – Le Britannique plein d’esprit résiste au tyran européen. Comment un mythe populiste a aidé les eurosceptiques britanniques à remporter le référendum de 2016 sur l’UE

La presse britannique rapporte depuis des décennies une image déformée des affaires et des institutions européennes. Cet article affirme que la narration tordue proposée par certains médias britanniques à propos de la relation entre le Royaume-Uni et l’Europe continentale a eu autant d’influence que les stratégies discursives qu’ils ont utilisées pendant la campagne. En analysant trois exemples du point de vue du Critical Discourse Analysis (CDA), et en m’inspirant des théories du mythe de Jack Lule et Roland Barthes, je trouve que deux des textes analysés construisent le mythe populiste d’un peuple britannique plein d’esprit, éternel étranger à l’UE. Cette narration a finalement contribué au vote pour le Brexit.

Maximilian Conrad, Helga Kristín Hallgrímsdóttir et Emmanuel Brunet-Jailly – Les héros et les scélérats d’une Europe alternative – Comment la contestation contre l’UE forme les narrations de l’Europe en Allemagne

Cet article analyse la contribution de la contestation contre l’UE à une narration alternative de l’Europe. Se fondant sur des théories de l’euroscepticisme, l’article soutient que la contestation contre l’UE ne nécessite pas d’être basée sur un rejet fondamental de l’intégration européenne. En effet, elle peut faire une contribution constructive à une vision alternative de l’Europe en accentuant des valeurs comme la solidarité, la démocratie, les droits humains ou la protection de l’environnement. L’analyse empirique soutient cet argument en démontrant comment la contestation de l’UE en Allemagne a évoqué des images de « héros » et de « scélérats » d’une Europe alternative.

Sabine Volk – Parlent-ils pour « le peuple européen » ? : Comment l’alliance transnationale Fortress Europe construit un contre-discours populiste à l’intégration européenne

Cet article examine un des rares cas de populisme transnational dans le contexte de la (dés)intégration européenne, en se concentrant sur le mouvement d’extrême droite Fortress Europe (« l’Europe forteresse »). En utilisant de nouvelles sources primaires telles que des textes numériques, des images et des vidéos, l’article effectue une analyse critique du discours et des performances de Fortress Europe. L’analyse révèle comment l’alliance construit l’Europe en tant que société en guerre contre « les immigrants » et ses « élites ». Au-delà, l’article considère la construction discursive de l’Europe sous l’angle du populisme transnational, en soulignant les succès et les échecs de l’alliance dans la construction d’un « peuple » transnational. Enfin, il discute de manière critique de la forteresse européenne dans le contexte de la politique européenne dominante.

Jesse van Amelsvoort – Un récit « dans, mais pas de » l’Europe : La voix et la représentation des écrivaines migrantes

Cet article étudie The Embassy of Cambodia de Zadie Smith et L’últim patriarca de Najat El Hachmi, qui thématisent ce que Stuart Hall appelle “être dans, mais pas de l’Europe”. À travers des protagonistes qui sont toutes les deux des jeunes femmes, ces récits capturent et illustrent les changements en Europe amenés par les migrations et la mondialisation. En tant qu’œuvres littéraires, à travers le récit, ces fictions exemplifient la difficulté qu’ont les femmes migrantes à trouver leur place dans l’Europe contemporaine, et suggèrent que le récit est un moyen de prendre position et de s’engager vis-à-vis des défis majeurs que présente cette Europe. Ce n’est qu’en réécrivant l’histoire que les femmes migrantes peuvent, finalement, l’embrasser.

Margriet van der Waal – L’imaginaire social des européens précaires : la représentation culturelle de la précarité socio-économique en Europe dans Tascha et Bande de Filles

Cette contribution s’intéresse à la manière dont deux textes artistiques représentent des Européens en situation de précarité : des sujets sociaux vulnérables (citoyens, habitants de l’Europe/UE) qui peuvent être considérés comme des « perdants » du projet européen. Ces personnes précaires sont rarement – voire pas du tout – représentées en tant que participants aux processus complexes de l’européanisation. Les textes analysés et discutés dans cette contribution sont le roman néerlandais Tascha de Mira Feticu (2015) et le long métrage français, Bande de Filles de Céline Sciamma (2014). Je soutiens qu’une analyse critique de ces récits nous permet d’ouvrir la catégorie des « Européens » et nous pousse à repenser qui est considéré comme « Européen ».

Lectures

Jean-Claude Barbier – Amandine Crespy, L’Europe sociale, acteurs, politiques, débats, Bruxelles, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, 2019, 310 pages.

Marc Milet – Maja Kluger Dionigi, Lobbying in the European Parliament. The battle for influence, London, Palgrave Macmillan, Palgrave Studies in European Union Politics, 2017, 199 pages.