N° 30, 2010/1 – L’identité européenne, entre science politique et science fiction

PE30

dirigé par Sophie Duchesne, 2010/1 (n°30)

 

Sophie Duchesne – L’identité européenne, entre science politique et science fiction. Introduction

L’usage scientifique de la notion d’« identité européenne » a rapidement progressé depuis le milieu des années 1990. On le mesure facilement dans le cas de la littérature de langue anglaise (cf. schéma ci-dessous). Pourtant l’expression n’est pas sans poser problème. Une grande partie de la littérature sur le sujet s’attache à discuter, en termes plus ou moins historiques…

 

Céline Belot – Le tournant identitaire des études consacrées aux attitudes à l’égard de l’Europe. Genèse, apports, limites.

Malgré l’ancienneté des déclarations politiques relatives à l’identité européenne, l’analyse sociologique du processus d’identification des citoyens européens à l’entité politique européenne n’a vraiment pris corps qu’au tournant des années 2000. Les analyses quantitatives ont alors produit nombre de travaux visant à mieux prendre en compte la dimension affective – par opposition au soutien fondé sur l’évaluation et l’utilité – des attitudes à l’égard de l’intégration. L’article montre comment ces travaux convergent à la fois dans leurs résultats (la multi-dimensionnalité de ces attitudes, la persistance des variables sociales et l’importance du contexte national, l’identification à l’Europe entretenant des liens forts mais complexes avec l’identification à la nation) et dans leurs limites. Il permet de pointer le caractère lacunaire et limitatif des données quantitatives disponibles et rend compte de la difficulté d’analyser un phénomène aussi contextuel que l’identification à l’Europe.

 

Juan DIEZ MEDRANO – Unpacking European identity

Déconstruire l’identité européenne

La littérature a traité l’identité européenne sans prêter beaucoup d’attention au sens que les gens donnent à cette expression lorsqu’ils l’utilisent. Cet article est centré sur les processus d’identification. Les données de sondage sur l’identification des Européens tendent à montrer qu’elle est stable et faible. Or la réalité est plus décevante. Cet article repose sur des données qualitatives recueillies en Allemagne, en Espagne et au Royaume-Uni vers la fin des années 1990. Elles montrent que les Européens, lorsqu’ils déclarent s’identifier en tant que tels, veulent dire des choses très différentes. Les significations qu’ils attribuent à cette identification ressemblent rarement à celle que postulent les chercheurs.

 

Sophie Duchesne, Florence Haegel, Elizabeth FRAZER, Virginie Van Ingelgom, Guillaume Garcia, André-Paul Frognier – Europe between integration and globalisation social differences and national frames in the analysis of focus groups conducted in France, francophone Belgium and the United Kingdom

L’Europe entre intégration et globalisation. Différences sociales et cadres nationaux dans l’analyse d’entretiens collectifs organisés en France, en Belgique francophone et en Angleterre

Le tournant qualitatif qu’ont connu les études européennes à la fin des années 1990 devait permettre d’approfondir la nature des relations que les citoyens de l’Europe entretiennent avec leur Union, et notamment de mieux prendre en compte les dimensions émotionnelle et identitaire. L’enquête comparative par entretiens collectifs dont nous rendons compte dans cet article met au contraire en évidence la forte indifférence à l’égard de l’intégration européenne qui caractérise les groupes populaires et ce, dans les trois pays de l’enquête. Cette indifférence s’explique notamment par le fait que les cadres nationaux de compréhension du processus d’intégration tendent à le noyer dans la globalisation. Le « dissensus contraignant » redouté par les spécialistes des études européennes ne concerne que les groupes les plus éduqués et surtout les plus politisés. Le miroir grossissant de cette approche très qualitative ne permet donc pas de mieux observer l’émergence d’une identité européenne, au contraire. Il conduit à souligner la diversité des processus d’appropriation ou de réaction à l’intégration et l’absence d’autonomie du niveau européen par rapport aux niveaux national et mondial dans les représentations des citoyens.

 

Pierre-Edouard Weill – « Plutôt l’UEFA que l’UE ! ». (Dés-)enchantement de l’identification à l’Europe des jeunes de milieux populaires issus de l’immigration

Distant et peu réfléchi, le rapport d’identification à l’Europe des jeunes Français de milieux populaires issus de l’immigration est propice à l’ambivalence, entre enchantement et désenchantement. L’approche qualitative adoptée permet de mettre en valeur les mises en récit d’un sentiment d’appartenance à l’Europe, fondées sur la mobilisation d’expériences sociales aux frontières du politique, qui passent souvent par les affects. L’identification à une communauté politique européenne des jeunes Français de milieux populaires issus de l’immigration, renvoie d’abord à l’adhésion à un socle de valeurs humanistes, dont le football apparaît comme le principal vecteur. Cette identification passe ensuite par un certain désenchantement lorsque les enquêtés évoquent leurs croyances religieuses, ou celles de leurs pairs, comme mises à l’index pour leur incompatibilité avec certaines valeurs dominantes. La possibilité d’un ré-enchantement nous introduit cependant moins à une logique de « choc des cultures », que de cumul des identifications nationale et européenne.

 

Katharine Throssell – One thing leads to another : European and national identities in french school children

De fil en aiguille : l’identité nationale et l’identité européenne chez les écoliers français

Cet article se veut une contribution au débat théorique sur la notion de l’identité européenne. Il s’appuie sur des données qualitatives originales et approfondies, récoltées lors d’une enquête sur l’apprentissage de la nation par les jeunes enfants en France. Il suggère qu’il semble bel et bien exister une forme d’identité européenne chez ces enfants, mais qu’elle diffère de manière importante dans sa nature et sa fonction de leur identité nationale. L’identité européenne procède d’une auto-identification des enfants « comme » Européens, et non avec l’Europe. Il s’agit d’une identité individuelle, qui ne renvoie pas à un collectif et se nourrit de connaissance plutôt que d’expérience vécue et d’imagination. L’identité européenne de ces enfants, nés dans une Europe intégrée, apparaît ainsi comme un prolongement de leur nationalité : ils sont Européens parce qu’ils sont français. Les fortes différences de nature entre ces deux identités expliquent leur absence d’antagonisme.

 

Géraldine Bozec – L’Europe au tableau noir. Comment les instituteurs français enseignent-ils l’Union européenne aujourd’hui ?

Cet article propose une analyse de la manière dont l’Union européenne est enseignée aujourd’hui par les instituteurs français. Il montre que les programmes scolaires ne mettent pas en relief l’Union européenne comme communauté politique, la présentant essentiellement comme une collection de pays sans signification spécifique. Ils ancrent de manière prévalente le cadre national dans les repères des enfants, tout en faisant une nouvelle place à un universalisme associé désormais au monde entier. Les instituteurs témoignent du même tropisme national dans leur enseignement, mais cette attitude relève avant tout de routines professionnelles car des clivages idéologiques importants existent entre eux sur la nation et sur son importance. Des différences d’attitudes envers l’Union européenne sont aussi repérables, mais elles se heurtent au poids des programmes scolaires et des ouvrages pédagogiques, au refus de faire entrer la politique dans la classe et au caractère relativement flou du projet européen aux yeux des instituteurs. Au final, ces logiques combinées rendent l’UE difficile à traduire sur un plan pédagogique autrement qu’en la présentant à travers les pays qui la composent.

 

Adrian Favell – European identity and european citizenship in three “eurocities” : a sociological approach to the European Union

Identité et citoyenneté européennes dans trois « Eurocités ». Une approche sociologique de l’Union Européenne.

Ce texte complète le livre Eurostars and Eurocities dans lequel sont analysées les pratiques et les sentiments de ceux qu’on peut considérer comme l’archétype des nouveaux Européens, à savoir, les Européens mobiles partis s’installer dans un autre pays de l’UE. La recherche repose notamment sur soixante entretiens avec des résidents des trois points centraux de la mobilité européenne que sont les trois « Eurocités » : Amsterdam, Londres et Bruxelles. L’article analyse les opinions sur l’Europe de ceux qui sont partis, le plus souvent dans le désir d’échapper au cadre étroit de leur nation d’origine. Il montre la faible consistance des attitudes des Eurostars à l’égard de l’UE, qui contraste avec la réalité de l’usage intensif qui est le leur des possibilités nouvelles qu’elle offre à ses citoyens. Sauf pour ce qui touche aux droits politiques ouverts par le Traité de Maastricht : les Eurostars ne votent pas dans les villes où ils sont installés, et s’ils s’intéressent à la politique, c’est pour la majorité d’entre eux celle de leur pays d’origine. C’est dans leur vie quotidienne, en tant que consommateurs, voisins, usagers des services publics locaux et entrepreneurs culturels qu’ils exercent leur citoyenneté européenne. C’est ainsi qu’ils légitiment le projet européen, plutôt qu’en développant une soi-disant « identité européenne », mettant ainsi en question le fameux « déficit démocratique » de l’Union européenne.

 

Clément Fontan – Chantiers de recherche transfert d’idée et résistances au changement : le cas de la banque centrale européenne après la crise. Questionnement scientifique et objectifs de la thèse

Depuis 1999, la politique monétaire des pays de la zone Euro a été complètement transférée à une institution supranationale : la Banque centrale européenne (BCE). La Banque a une place particulière dans le dispositif économique et monétaire de l’Union européenne (UE) car elle fonctionne de manière complètement indépendante tout en disposant d’une mission clairement définie :…

 

Lectures critiques

 

Yann Bérard

Opening the European Box. Towards a New Sociology of Europe Un livre qui promeut l’innovation méthodologique et conceptuelle sur l’Europe, voilà qui ne devrait pas manquer d’intéresser les spécialistes de cet objet politique encore non identifié par bien des aspects. Cet ouvrage collectif trouve son origine dans le lancement en 2001 à l’Université de Florence d’un séminaire consacré…

 

Sylvain Laurens

The Political Economy of Managed Migration. Nonstate Actors, Europeanization, and the Politics of Designing Migration Policies Au croisement de l’économie politique et de la science politique (dans son versant « relations internationales »), cet ouvrage de Georg Menz se propose d’analyser l’émergence d’un nouveau « paradigme » dans la gestion des migrations par les différents…

 

Erratum

Des erreurs ont été relevées dans l’article de Willy Beauvallet, Laurent Godmer, Guillaume Marrel et Sébastien Michon, « La production de la légitimité institutionnelle au Parlement européen : l’exemple de la commission des affaires constitutionnelles », Politique européenne, n° 28, 2009, pp. 73- 102, au tableau 1, pp. 82-83. P. 82, il s’agit de variables supplémentaires et non de variables…