N° 19, 2006/2 – La patriotisme constitutionnel et l’Union européenne

PE19

La patriotisme constitutionnel et l’Union européenne

dirigé par Jean-Marc Ferry, 2006/2 (n°19)

 

Jean-Marc Ferry – Du politique au-delà des nations

Ce n’est pas l’absence d’une communauté morale recoupant la communauté légale, qui distingue une « démocratie procédurale » d’une « république substantielle ». L’idée que le libéralisme politique dissocierait radicalement entre normes et valeurs, entre communauté légale et communauté morale, est une illusion. Toute démocratie, qu’elle soit nationale ou « post-nationale », requiert de ses membres une adhésion aux réquisits d’une société juste, là où les orientations morales universalistes rencontrent les principes fondamentaux du droit. Ainsi en va-t-il de l’Union européenne, quant aux intentions manifestées dans son projet constitutionnel, sous le titre des « valeurs de l’Union ». On peut y voir le Manifeste d’un « patriotisme constitutionnel ». Les valeurs déclarées – respect de la dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, état de droit, respect des droits de l’homme, pluralisme, tolérance, justice, solidarité, non-discrimination – définissent les contours d’une communauté morale pouvant offrir la base d’une solidarité civique transnationale.

 

Justine Lacroix – Pertinence du paradigme libéral pour penser l’intégration politique de l’Europe

La distinction entre « valeurs » et « normes » est au cœur de l’ambition pluraliste. D’où la perplexité qu’on peut éprouver à constater l’éclipse de cette dimension dans les écrits politiques récents des principaux tenants du patriotisme constitutionnel. La volonté d’ancrer l’Union politique de l’Europe dans un socle de valeurs partagées est souvent justifiée au regard de la nécessité d’assurer la pérennité de l’ensemble européen. Pourtant, une telle ambition devrait être envisagée avec prudence dans la mesure où elle pourrait miner le potentiel normatif unique d’une construction censée autoriser une appropriation réflexive d’identités appelées à rester distinctes. En conséquence, cet article propose une élucidation du postnationalisme libéral en vue d’expliciter le sens de la « résistance » qu’il oppose à toute forme d’identification.

 

Kalypso Nicolaïdis – Notre démocratie Européenne. La constellation transnationale à l’horizon du patriotisme constitutionnel

Cet article cherche à poser les bases conceptuelles d’un élargissement de la pensée post-nationale pour sortir le libéralisme politique européen de son ghetto intellectuel. Il part de l’idée selon laquelle l’érosion progressive du consensus permissif (permissive consensus) auquel nous assistons aujourd’hui rend d’autant plus nécessaire mais aussi plus difficile a assurer au niveau Européen le consensus par recoupement (overlapping consensus) cher a Rawls. Il faut donc que notre façon de penser l’UE s’accommode des multiples « narratives » qui la compose a travers ses nationalités multiples. Plutôt que de s’attacher aux fondements d’un sentiment d’appartenance possible ou existant des citoyens européens au projet de l’UE ou l’appel a un « patriotisme » contient toujours en germe le risque d’exclusion, je préfère chercher a analyser le projet lui même, du moins le projet tel qu’il peut de façon plausible constituer l’objet d’un consensus par recoupement au niveau européen. Il s’agit de dessiner, au delà des idéologies partisanes, une vision normative de l’Union déduite de ce qu’elle est aujourd’hui qui puisse en retour inspirer ses évolutions a venir. Parce que le post-nationalisme paraît s’opposer au souverainisme alors qu’il cherche à le dépasser, il est préférable à mon sens de parler de transnationalisme. Et parce que la communauté politique européenne ne sera pas et ne devrait pas être fondée sur la constitution d’un peuple européen unique, je suggère de parler de demoï-cracie européenne.

 

Sophie Heine – Les réquisits démocratiques et sociaux du patriotisme constitutionnel

Les débats actuels de philosophie politique utilisent souvent la notion de patriotisme constitutionnel en mettant en évidence essentiellement sa dimension identitaire et en la détachant de ses dimensions démocratique et sociale. Pourtant, cette notion est initialement issue d’une opposition de la gauche ouest-allemande aux positions conservatrices et était donc clairement liée à un projet d’émancipation sociale et politique. Nous rappelons dans cet article les origines historiques du concept de patriotisme constitutionnel ainsi que ses évolutions récentes, ce qui nous permet en conclusion d’interroger sa pertinence dans le cadre européen et les différents usages que l’on peut en faire dans ce contexte.

 

Cécile Leconte – L’Union européenne et la question du patriotisme constitutionnel : les enseignements de l’affaire Haider

Cet article applique les écrits théoriques sur le patriotisme constitutionnel « post-national » à une étude de cas concrète. En revenant sur les sanctions adoptées en 2000 par quatorze gouvernements de l’Union européenne contre une coalition gouvernementale autrichienne contestée et sur les débats que cette initiative a suscités, il met en exergue certaines difficultés liées à la transposition du modèle du patriotisme constitutionnel à l’Union européenne. En particulier, il insiste sur la dimension communicationnelle du patriotisme constitutionnel et identifie la faiblesse de l’espace public européen comme l’un des principaux obstacles à cette transposition.

 

François Foret – « Quels présupposés pour la démocratie européenne ? Regards croisés sur le rôle du religieux »

Le débat constitutionnel européen a ravivé les interrogations sur la nature et les principes de légitimité de l’Union européenne. La dimension religieuse en a été l’un des points saillants, tant à travers la controverse sur la référence à l’héritage chrétien de l’Europe qu’au sujet de la participation des Eglises. Il s’agit de déterminer la nécessité et le contenu de présupposés normatifs pour la démocratie européenne. Trois analyses sont ici confrontées de manière critique : l’approche philosophique de l’école post-nationale ; l’approche juridicoinstitutionnelle de Joseph Weiler ; l’approche de sociologie religieuse de Jean-Paul Willaime.

 

Antoine Vion – L’affirmation des gouvernements urbains dans l’Union europeenne : une légitimation professionnelle diffuse

En s’appuyant sur certains acquis de la sociologie des professions, notamment les travaux d’Eliot Freidson et Andrew Abbott, l’article analyse les limites du processus d’institutionnalisation de la représentation des gouvernements urbains en Europe, et les effets dynamisants de la structuration d’une politique régionale pour l’affirmation d’enjeux et de savoirs spécifiques au gouvernement urbain. Dans un deuxième temps, il montre que ce n’est donc pas par des modèles d’analyse topdown ou bottom up d’européanisation des politiques publiques que l’on peut comprendre l’affirmation des gouvernements urbains, mais par une attention plus soutenue aux relations transnationales et aux coopérations interprofessionnelles qui le caractérisent.

 

Lectures critiques

En quête de police transnationale. Vers une sociologie de la surveillance à l’ère de la globalisation La publication d’En quête de police transnationale marque l’arrivée, dans une excellente traduction de Laurent Laniel (INHES), d’un ouvrage clef de James Sheptycki, spécialiste reconnu dans le domaine des études criminologiques. Le livre regroupe en effet les fruits d’une décennie de recherche…