N°50, 2015/4 – Faut-il continuer à étudier l’Union européenne ?

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Dirigé par Olivier Rozenberg,  (2015/4), (n°50)

Faut-il continuer à étudier l’Union européenne ?

« Oui, il faut continuer à étudier l’Union européenne mais la gravité et la multidimensionnalité des crises que connaît l’Union imposent de questionner le logiciel des études européennes. Comment les sciences sociales peuvent-elles analyser le désenchantement face à la construction européenne ? Ne sont-elles pas, elles aussi, victimes des pannes de l’Europe ? Faut-il au contraire entonner l’air du « vive la crise ! » et voir dans les incertitudes de l’actualité une occasion unique de rendre les études européennes plus scientifiques et objectives, en rompant avec le normativisme implicite de l’époque glorieuse dont est issu ce journal ?

Politique européenne fête son cinquantième numéro en soulevant ces graves questions sur un mode résolument pluraliste. Un curieux numéro où se côtoient entretien, exercice de politique-fiction, lettre ouverte, auto-analyse… Mais aussi un numéro curieux qui s’efforce de regarder au-delà des études européennes de langue française en s’intéressant à différentes approches disciplinaires et en ouvrant des perspectives internationales. Il associe des compagnons de route qui ont participé à la revue ou l’ont soutenue depuis quinze ans. »

 

Céline BelotAntoine MégieSabine SauruggerPourquoi continuer Politique européenne?

Pourquoi continuer à publier une revue d’études européennes ? Pourquoi continuer à publier en français ? Comment allier la croyance au nécessaire libre accès des résultats de la recherche publique et la quête d’un modèle économique permettant la production des revues qui rendent visibles et accessibles cette recherche ? Comment répondre à l’objectif nécessaire de professionnalisation du monde de l’édition scientifique dans un secteur où les ressources humaines d’aide à l’éditing sont de plus en plus rares au sein des établissements de recherche ? Telles sont les questions auxquelles les trois directeurs successifs de la revue répondent dans cette introduction du 50ème numéro de Politique européenne, l’occasion également d’un retour à grands traits sur leur histoire et leurs pratiques éditoriales.

Sophie JacquotFrédéric MérandOlivier RozenbergSi les numéros de Politique européenne pouvaient parler…

Cette contribution propose une analyse du sommaire des 47 numéros thématiques dePolitique européenne au regard des sous-disciplines qui y sont mobilisées. La place dominante de la sociologie politique, l’importance des politiques publiques, de l’analyse institutionnelle et de l’épistémologie, ainsi que la place réduite des relations internationales, de la pensée politique et des approches faisant appel aux méthodes quantitatives sont restituées dans le contexte de la science politique française et de la communauté internationale des études européennes.

 

I. Les études européennes à l’heure de la crise. État des lieux interdisciplinaire

Emmanuel Mourlon Druol, Rich, vivid, and ignored – History in European studies

Cet article analyse la place de l’histoire en tant que discipline au sein du champ des études européennes en 2015. Il observe d’abord que l’histoire est largement marginalisée dans les débats aussi bien publics qu’universitaires à propos de la situation actuelle de l’Europe, et explore les raisons qui peuvent expliquer cette situation. Il rappelle ensuite l’émergence, au cours des dernières années, d’une historiographie riche et vivante, et soutient que ceci ne laisse aucune excuse aux autres disciplines pour ne pas s’intéresser aux travaux des historiens qui sont d’une pertinence intellectuelle immédiate à leur champ d’enquête.

Francesco SaracenoThe Lessons of the Crisis for EU Policy Making

L’article examine la vision dominante de la crise de l’UEM, souvent attribuée à Berlin, et exprimant un consensus macroéconomique qui émergea dans les années 1990. Ce consensus se fonde sur le refus des politiques discrétionnaires, particulièrement en matière fiscale, laissant au jeu du marché le soin de répondre aux choses macroéconomiques. Ce consensus constitua non seulement la réponse à la crise mais il fut à la base de la fondation de certaines institutions par le traité de Maastricht (mandat de la BCE et règles fiscales). Le papier met en avant les limites de cette approche. Des institutions s’inspirant du fonctionnement d’une fédération seraient nécessaires pour réduire les disparités et répondre aux crises économiques à venir.

Loïc Azoulai, Solitude, désœuvrement et conscience critiqueLes ressorts d’une recomposition des études juridiques européennes

Les études juridiques européennes vivent un moment critique. Elles ont traditionnellement assumé un rôle de soutien et de consolidation du processus d’intégration. Il leur revenait de formuler, de porter et de protéger le programme d’intégration. Les juristes ont fait de l’Europe institutionnelle et de son droit « un tout structuré, organisé, finalisé ». Cette conception n’est plus soutenable et le rôle vertueux du droit est désormais contesté. L’Union n’a pas perdu son droit mais elle semble avoir perdu le droit comme facteur structurant, vecteur de dynamisme et de cohésion. Un tournant critique s’amorce dans les études juridiques européennes. Ce tournant devrait les plonger dans une interrogation fondamentale sur la forme à donner à l’expérience collective qu’est l’intégration.

Didier ChabanetNelson F. AnacletoMaxime St-ArnaultGuillaume Freire, Xavier Skoczek, Le thème de la crise ou des chrysanthèmes pour l’Europe ?

Si les institutions européennes ont depuis leur origine connu des crises, qu’elles ont toujours su surmonter, les difficultés qu’elles rencontrent aujourd’hui semblent particulièrement sérieuses. Depuis la ratification du traité de Maastricht, trois problèmes majeurs se posent. D’une part la question du déficit démocratique européen. D’autre part, le rétrécissement de l’espace des choix politiques offerts aux citoyens, qui est de plus en plus soumis à des contraintes économiques. Enfin, la panne du modèle social européen. Ces différents facteurs, largement entrecroisés, constituent le terreau à partir duquel l’euroscepticisme prospère au sein de l’opinion publique.

Entretien avec Yves MényLes désillusions d’un Européen convaincu

 

II. Contre-études européennes et lieux communs

François Foret, « Délégitimer l’Europe » – Et si l’Union européenne le faisait exprès?

L’UE est communément perçue comme développant des politiques qui contribuent explicitement à sa délégitimation. Une hypothèse novatrice est que cela relève d’une stratégie délibérée de polarisation en poussant à l’extrême les oppositions afin de pouvoir mieux les retourner en sa faveur, selon la théorie de l’« upside-down legitimacy ». Des données empiriques inédites éclairent le caractère fictionnel ou réaliste de ce scénario, et sont ensuite discutées à la lumière de l’état de l’art sur la nature et la justification de l’ordre politique européen. Cet article adopte un ton parodique dans le cadre du 50ème numéro anniversaire de Politique européenne.

Romain PasquierLa fin de « l’Europe des régions » ?

Lorsque l’on s’intéresse au sens des interactions entre intégration européenne et mobilisations régionales, on peut repérer dans la littérature deux interprétations quelque peu contradictoires du fait régional : un récit qui met en exergue les logiques de décentralisation du pouvoir générées par l’intégration et, de l’autre, un récit qui met au contraire en évidence la force centripète des politiques européennes. Bien que très utiles, ces approches ont pour principale limite de polariser l’analyse autour d’un jeu à somme nulle entre Union européenne, régions et gouvernements centraux laissant supposer que ce que les uns perdraient, les autres acteurs le gagneraient nécessairement. Il importe donc de dépasser ce débat binaire si l’on veut saisir les conditions de construction d’une gouvernance régionale pro-active autour des politiques de l’Union européenne.

Antoine Vauchez, « Les études européennes, quel ennui ! » – Quelques mots sur une illusion bien fondée…

Malgré les nombreux défis et les questions nouvelles qu’elle pose à la science politique, « l’Europe » reste un objet de recherche à part auquel est attachée une certaine réputation d’ennui. La difficulté tient sans aucun doute pour beaucoup à la « mauvaise réputation » de l’Union européenne elle-même qu’un solide « cercle de la croyance » tient pour « incompréhensible » et « baroque ». Mais, ce court article saisit l’occasion du numéro-anniversaire de la revue Politique européenne pour s’interroger aussi sur le rôle que jouent les « études européennes » elles-mêmes dans le maintien de ce « cercle de la croyance » et sur quelques leviers possibles pour en casser les effets, notamment en dessinant les contours de « sciences sociales de l’Europe ».

Jean Leca, Sur le « normativisme intempérant » dans les études européennes – Lettre au comité de rédaction de Politique européenne

Cher comité,Vous avez gentiment insisté pour que je vous donne quelque chose sur le « normativisme » dans le numéro anniversaire de Politique européenne comme je l’avais fait sur le « gouvernement » dans le premier numéro en 2000. Vous voilà satisfait bien au-delà de votre attente, sinon par la qualité du moins par la dimension de cette « Lettre ».Le texte de Government and Opposition où…

Patrick Hassenteufel, Yves SurelNormalisation ou dilution de l’analyse des politiques publiques européennes ?

Dans cet article nous pointons deux types de tensions qui conduisent à une forme de dilution de l’analyse de l’action publique européenne : dans la littérature anglo-saxonne on peut constater un décalage entre des travaux empiriques renvoyant aux préoccupations et aux découpages institutionnels existants et ceux cherchant à appliquer des cadres théoriques généraux dans une logique de normalisation ; dans les travaux français la place prise par des travaux de sociologie politique permettant une meilleure connaissance des acteurs présent dans les arènes européennes a conduit à faire passer au second plan la question de leur action sur les enjeux de politiques publiques. C’est pourquoi nous plaidons ici pour un double décloisonnement : d’une part, entre différents modèles théoriques, d’autre part entre les perspectives dominantes de la littérature internationale (meso et macro) et celles des recherches françaises (plus micro).

 

III. La fin des études européennes ? Perspectives internationales

Vivien A. Schmidt, La crise des études européennes vue des Etats-Unis – « Élargissement » et « approfondissement » de la recherche sur fond de crise des théories de l’élargissement et de l’approfondissement de l’Union européenne

Les études européennes sont en crise aux États-Unis où l’attention des universitaires s’est tournée vers d’autres régions du monde quand elle ne s’est pas détournée de l’étude des aires géographiques en général. Une sortie de crise, déjà amorcée, passe par la normalisation des études européennes, par l’approfondissement de l’étude empirique et théorique de l’UE et par la comparaison avec un grand nombre de régions et d’États nations – que l’Europe soit analysée comme une sorte d’État, comme un acteur régulateur, politique, économique ou judicaire. L’article illustre ce propos en passant rapidement en revue des ouvrages récents et porteurs d’un rapprochement transatlantique.

Andy Smith, Normativité au Royaume-Uni – Lorsque les European Studies se confondent avec des projets politiques

Au cours des années 1960-1990, les travaux de la plupart des spécialistes britanniques de l’intégration européenne ont comporté un biais normatif favorable à ce processus. Depuis lors cette tendance se poursuit, mais de manière moins explicite, voire insidieusement. Cet article explique la première période résultant d’une « correspondance fortuite » entre les champs scientifique et politique, tandis que la cause de la normativité de la deuxième période découle d’un rapprochement entre les logiques d’action des champs scientifique et bureaucratique. Plus généralement, cette lecture permet notamment de penser les relations inter-champ en termes d’évolution de la structuration profonde des professions concernées.

Richard BalmeUn point de vue global sur l’Europe – Les configurations successives de l’intégration régionale

Quels sont les éléments qui fondent la spécificité et la singularité de l’intégration européenne ? Son expérience éclaire-t-elle les dynamiques régionales observables ailleurs, et jusqu’à quel point ?
Pour les appréhender en se gardant des contre-sens, les processus de régionalisation doivent être contextualisés, c’est-à-dire analysés en intégrant les dimensions spatiales, temporelles et culturelles qui façonnent les intérêts politiques, les significations et les types d’investissement dont ils sont le support. Les pages qui suivent tentent de préciser les implications de cet argument, en s’inscrivant dans la perspective formalisée par le courant de l’analyse contextuelle, tel qu’il a été développé en particulier par Charles Tilly et Robert Goodin. Si la régionalisation prend des formes aussi inégales, c’est que sa mise en forme est dépendante des circonstances. Quels sont ces effets contextuels et comment s’exercent-ils ? C’est ce que nous tentons de clarifier à partir du cas européen, qui est celui ou les dynamiques de l’intégration ont été jusqu’ici les plus significatives, pour en souligner la singularité et en discuter la portée. Ce sont les propriétés de situation et de temporalité qui expliquent, dans cette perspective, le caractère unique de l’intégration régionale en Europe.

Renaud Dehousse, Vive la crise !

À rebours d’une lecture assez répandue, selon laquelle les multiples crises que connaît l’Europe sont à la base d’une sorte de déclin structurel des études européennes, la présente contribution y voit au contraire une occasion bienvenue d’explorer des aspects sous-étudiés de la construction européenne et de réfléchir à la façon dont ils peuvent être utilement analysés, facilitant du même coup une prise de distance bienvenue par rapport aux phénomènes étudiés. 

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