Covid-19 et Euroscepticisme : quel (potentiel) effet de l’épidémie sur le soutien du public à l’intégration européenne ?

Depuis son apparition il y a un an, la Covid-19 a déjà fait plus de 400 000 morts dans l’Union européenne (UE) et a eu d’importantes répercussions économiques, qui la fragilisent. Or cette pandémie se déroule dans un contexte européen d’ores et déjà tendu. Les crises qui se succèdent depuis quinze ans (échec du Traité établissant une Constitution pour l’Europe, crises de la zone euro puis migratoire, Brexit) n’ont fait que renforcer le phénomène d’euroscepticisme. Qu’en sera-t-il de cette crise sanitaire ? 

Par Cyrille Thiébaut, chercheuse postdoctorale AGORA (CY Cergy Paris Université) et chercheuse associée CEVIPOF & LIEPP (Sciences Po)

Il est désormais acquis que le « consensus permissif » – une indifférence bienveillante des citoyens qui a prévalu les quarante premières années de la construction européenne – a laissé place à un « dissensus contraignant » (voir également à ce sujet cette vidéo de Nicolas Hubé publiée par le GrUE à l’occasion des élections européennes de 2019). Depuis la difficile ratification du traité de Maastricht en 1992, le soutien du public pour l’intégration européenne s’est érodé, et les enjeux européens sont devenus plus clivants et politisés. L’euroscepticisme – ici pris au sens large comme opposition à l’UE – a progressé.

Quels effets de la crise sanitaire sur les opinions publiques européennes ?

Nous imaginons trois scénarios possibles des effets de l’épidémie sur les attitudes du public envers l’Europe. L’autorité de l’UE étant limitée dans le domaine de la santé, qui relève de la compétence des États, on peut supposer que ces derniers, et non l’Union, seront tenus pour responsables de la gestion de la crise. Ceci devrait limiter l’impact de la crise sanitaire sur la désaffection du public pour le projet européen.

Cependant, l’UE est compétente pour traiter les répercussions économiques de l’épidémie, et sera jugée à ce titre. En réaction à l’ampleur des dommages, la Covid-19 pourrait favoriser un repli national – nourri par des mesures prises en ordre dispersé, telles que la fermeture des frontières à l’intérieur même de l’espace Schengen – et renforcer l’euroscepticisme existant, comme ce fut le cas de la crise économique

Toutefois, l’UE a réagi rapidement cette fois. La Commission européenne, le Parlement européen et les dirigeants des États membres sont convenus d’un plan de relance inédit, dont on peut présager qu’il ne laissera pas les Européens indifférents. En outre, face à un virus qui se moque des frontières, les citoyens pourraient être demandeurs d’une plus forte solidarité entre voisins. Enfin, de nombreux Européens sont insatisfaits de la gestion de la crise par leurs pays. Dans ce cas, des citoyens mécontents des performances de leurs gouvernements pourraient être plus disposés à transférer des compétences à l’UE.

Une légère baisse de la tendance récente favorable à l’intégration européenne

La crise due au coronavirus étant en cours, nous manquons de recul pour en évaluer les conséquences sur l’opinion envers l’UE, et les indicateurs habituellement retenus ne sont pas encore tous disponibles. Nous avons néanmoins quelques premiers résultats. Parmi eux, il faut distinguer deux sources : les enquêtes barométriques, dont les vagues les plus récentes ont été conduites pendant l’épidémie ; et les sondages menés spécifiquement dans le cadre de la pandémie. Les premières permettent l’observation de l’opinion publique sur le temps long. On peut ainsi repérer des mouvements d’opinion et l’influence d’événements extérieurs sur ceux-ci. Déterminer si un mouvement d’opinion s’inscrit dans la durée ou s’il ne représente qu’une parenthèse prend toutefois du temps. Les seconds permettent d’observer l’impact spécifique d’un événement – celui qui a justifié la conduite de ces enquêtes – sur les attitudes du public. Toutefois, ces sondages à chaud présentent le risque de surestimer ledit impact sur les opinions ainsi sollicitées.

Du côté des enquêtes barométriques, nous disposons actuellement de la plus récente vague de l’Eurobaromètre réalisée durant l’été 2020 et des données du projet eupinions, enquête trimestrielle lancée en 2015. Leurs résultats révèlent une opinion qui marque légèrement le pas par rapport aux années précédentes.

Les indicateurs eupinions montrent que la part des personnes interrogées de l’Union à vingt-sept ayant répondu qu’il y avait besoin d’une plus forte intégration politique et économique en Europe reste majoritaire et stable en 2020 (51-53%) par rapport à 2019 (entre 51 et 54%) et 2018 (entre 52 et 55%). Quant à la part de ceux qui déclarent qu’il y a besoin de moins d’intégration, elle oscille entre 28 et 30% depuis 2016. En revanche, sur cette période 2015-2020, une majorité des répondants estiment que les choses ne vont pas dans la bonne direction dans l’UE. La tendance est globalement à la baisse cependant, malgré une remontée de 3 points entre juin et septembre 2020. Ce n’est toutefois pas la première fois que cet indicateur remonte – ce fut aussi le cas au second semestre 2018 (+ 6 pts) et 2019 (+ 2 pts) – avant de poursuivre sa baisse.  

Les données de l’Eurobaromètre sont concordantes avec ces résultats. Qu’il s’agisse de l’image de l’UE, de la confiance qui lui est accordée ou de la direction dans laquelle vont les choses dans l’Union, l’opinion publique se montre moins positive dernièrement. La baisse constatée en 2020 s’inscrit en fait dans le prolongement de l’année précédente. 

Graphique 1. Indicateurs de soutien à l’Union européenne de 2008 à 2020 dans l’UE (%)

Source : données Eurobaromètre, Commission européenne 

Afin de mieux se représenter l’évolution de l’opinion depuis la Grande Récession, il est possible d’agréger les multiples indicateurs disponibles afin de construire un indice longitudinal de préférence unique sur l’intégration européenne, ou European Mood. L’intérêt de cet indice est de reconstruire, grâce à l’algorithme dyad ratios, une série temporelle représentant le soutien à l’UE, dimension latente mesurée par différentes questions de sondages sur le sujet (telles que celles mentionnées à l’instant), et ce malgré des données manquantes. Ainsi, à partir des données que nous avons, nous pouvons estimer le mood, y compris pour cette année. 

Graphique 2. Indice longitudinal de préférence envers l’intégration européenne dans l’UE (2008 à 2020)

Source : données Eurobaromètre et eupinions – calculs de l’autrice à partir de Wcalc

Cet indice confirme une baisse du soutien à l’intégration européenne, de 2,5 points entre 2019 et 2020. Toutefois, la principale différence avec la crise de 2008-2012 est que cette baisse suit une période qui a vu le soutien au projet européen progresser de 9 points depuis 2016 – peut-être en réaction au Brexit – et même 11 points depuis 2013, alors que la crise économique suivait une période d’érosion du soutien depuis les années 2000. Ainsi, le soutien à l’UE a aussi décliné de 2,5 points entre 2015 et 2016 – lors de la crise migratoire – avant de reprendre ensuite son ascension. A ce stade, si l’opinion ne se montre pas indifférente, il n’est pas possible pour autant de déterminer si la baisse de soutien en 2020 est provisoire – comme en 2016 – ou l’amorce d’une tendance de long terme. 

L’Union européenne à la croisée des chemins

Cet indice présente plusieurs limites. La première est qu’il est appelé à évoluer en fonction des nouvelles données qui seront publiées à l’avenir, qui confirmeront ou non la légère baisse observée. La seconde est qu’il s’agit d’un indice qui agrège ici les opinions de tous les États membres. Le soutien varie toutefois de façon parfois importante d’un pays à l’autre. Par exemple, à la question d’eupinions sur le besoin déclaré d’une plus forte intégration politique et économique en Europe, nous observons un niveau de soutien stable dans les pays du Sud, notamment l’Espagne et l’Italie, et ceux du Nord qui rassemblent deux des « Quatre Frugaux » (la Suède et le Danemark, plus la Finlande qui leur est parfois associée) ou les Pays-Bas (autre « frugal »). Mais les niveaux de soutien sont au-delà de 70% pour les premiers et en-dessous de 40% pour les seconds. Ces différences nationales pourraient nourrir de futures divergences au sein de l’UE.

Source : Eupinions, Bertelsmann Stiftung.

Un sondage réalisé par le Parlement européen dans le cadre de la Covid-19, sur trois vagues en avril, juillet et septembre-octobre 2020, montre que les citoyens sont dans l’ensemble plus critiques envers l’UE qu’envers leurs gouvernements dans la gestion de la crise, tout en souhaitant, à l’avenir, une plus forte coopération au sein de l’Union. Ainsi, parmi ceux qui ont entendu parler des mesures prises par l’UE pour lutter contre l’épidémie de coronavirus – entre 66 et 76% des répondants selon les vagues – 46% en moyenne en sont satisfaits, contre 49% qui ne le sont pas. Quand il s’agit des mesures prises par leurs gouvernements, la part de satisfaits est de 54% en moyenne contre 42,8%. Avec le temps, la part des personnes satisfaites des mesures européennes et celle des mesures gouvernementales se rapprochent cependant. 

Graphique 3. Satisfaction des Européens envers les mesures prises par l’UE et par leurs gouvernements nationaux dans la lutte contre l’épidémie (%).

Source : Public opinion in times of Covid-19, Parlement européen

Deux tiers des personnes interrogées estiment toutefois que l’UE devrait disposer de plus de compétences pour gérer des crises telles que celle-ci, malgré, là encore, d’importantes divergences d’un pays à l’autre, pouvant aller du simple (42% en République Tchèque cet automne) à plus du double (87% au Luxembourg). Notons en particulier la réticence à cette proposition de trois des « Quatre Frugaux » (Autriche, Pays-Bas et Suède). Néanmoins, le niveau d’accord a plutôt tendance à baisser entre les deux vagues, sauf dans cinq pays dont la Finlande et les Pays-Bas.

Graphique 4. Soutien à la proposition « l’UE devrait avoir davantage de compétences pour faire face à des crises telles que la pandémie de coronavirus » en juillet et septembre-octobre 2020 (%).

Source : Public opinion in times of Covid-19, Parlement européen

Dans ce contexte difficile, l’épidémie place encore un peu plus l’UE à la croisée des chemins. Elle offre une fenêtre d’opportunité pour approfondir la construction européenne à la faveur d’une « union de la santé », que les citoyens semblent prêts à soutenir. 

Au final, l’évolution des attitudes dépendra certainement de la mise en œuvre du plan de relance en 2021, les Européens étant particulièrement inquiets pour l’économie. Ainsi, selon le dernier Eurobaromètre, 56% des répondants jugent la situation de l’économie européenne mauvaise, soit 17 points de plus qu’à l’automne 2019 ; et celle-ci est considérée comme le problème le plus important auquel doit faire face l’UE actuellement, suivi de l’état des finances publiques des États membres, et devant la santé. Or, il a été démontré que la progression de l’euroscepticisme pendant la crise de la zone euro était principalement due au fait que les citoyens avaient perçu cette crise comme un échec de l’Union. Suivant cette explication utilitariste, si le plan Next Generation EU permet de limiter les dommages de la crise sanitaire et de relancer l’économie – en particulier en comparaison de ce qu’il pourrait advenir au Royaume-Uni sorti de l’UE, d’après une logique de benchmarking – alors la tendance favorable à l’UE observée depuis 2016 pourrait se confirmer.